Le lendemain matin, 3 juillet, nous entreprenons de bonne heure l’exploration de l’ensemble de l’île. Prenant d’abord à droite de la vallée, nous gravissons des rochers abrupts où nous cueillons, non sans courir quelques dangers, plusieurs des plantes les plus intéressantes découvertes par la Mission de 1883 au Cap Bon, notamment une espèce nouvelle de Scabiosa (S. farinosa Coss.) et un Dianthus voisin du Dianthus Bisignani, que M. Cosson considère comme nouveau (D. Hermæensis Coss.). Puis, tournant la pointe orientale de l’île, nous en atteignons, après mille difficultés, le sommet méridional. Longeant ensuite la crête que nous avons visitée la veille, nous rencontrons quelques ruines d’anciennes constructions, et, après avoir franchi entre des rochers un passage dangereux, nous descendons dans une dépression faisant face à l’est, dépression dans laquelle sourd une source peu abondante dont l’eau est sensiblement saumâtre. Autour de cet endroit humide, la végétation est des plus plantureuses : d’énormes pieds de Cirsium giganteum s’élancent du milieu des roches éboulées, le Senecio Cineraria montre partout à profusion ses feuilles tomenteuses blanches et ses capitules d’or, tandis que l’Anthyllis Barba-Jovis, les Phillyrea, les Lentisques, les Cistes de Montpellier et les Palmiers-nains croissent jusqu’au sommet de rochers abrupts qu’escalade sans peine un troupeau de chèvres. De nombreux Lapins, qui nous paraissent en tout semblables à ceux de France, fuient sur notre passage, justifiant la réputation faite à Djezeïret Djamour pour leur abondance, et une multitude d’oiseaux de mer, qui ont fait leurs nids dans les anfractuosités des rochers, tournoient sur nos têtes en poussant des cris d’alarme. Le site est des plus sauvages, et d’autant plus pittoresque, que nous dominons alors de deux cents mètres à pic le flot qui bat furieusement le pied des falaises. C’est dans cette partie de notre exploration, qui se continue par un sentier scabreux courant sur le flanc septentrional de l’île, que nous trouvons à la fois, sur les roches escarpées, le Dianthus déjà indiqué, le Brassica insularis atteignant les proportions d’un petit arbrisseau et le Brassica Gravinæ, et que nous recueillons, malheureusement sans fleurs et sans fruits, l’intéressant Iberis semperflorens, plante nouvelle pour la flore du Nord de l’Afrique et qui n’était signalée jusqu’ici que dans la Sicile et l’Italie méridionale. Sous un rocher surplombant, nous trouvons un petit gisement de sulfate d’alumine, puis, profitant d’une coupure naturelle entre les rochers à pic, nous gagnons à la force du poignet un des points les plus élevés de l’île. Ce n’est pas sans satisfaction, après avoir franchi ce mauvais passage, que nous pouvons enfin marcher sur un terrain plus sûr et moins incliné.

Au pied d’une immense muraille de rochers dolomitiques, se trouve une petite source dont l’eau, retenue dans un bassin creusé par les bergers, nous invite à prendre quelque nourriture et à nous reposer environ une heure. Nous y recueillons l’Asplenium Adiantum-nigrum, le Ceterach officinarum, et, sur un terrain dénudé par le feu, nous trouvons de nombreux pieds de l’Erodium maritimum, plante occidentale nouvelle pour la flore tunisienne et dont la limite à l’est avait été jusqu’ici la Sardaigne orientale. L’eau de la source sortirait plus abondamment au moyen de quelques travaux faciles à exécuter, et il est probable que jadis elle a été utilisée et amenée dans le voisinage du port par une conduite dont on retrouve encore quelques vestiges dans la partie basse de l’île.

Notre halte achevée, nous nous mettons en devoir d’atteindre le point désigné comme le plus élevé de Djezeïret Djamour ; mais déjà le vent, qui n’a cessé de souffler violemment, amène rapidement des nuées qui enveloppent bientôt les sommets et dérobent à nos yeux les cimes les plus hautes. La pointe où nous sommes porte le nom de Pico d’Acqua Santa, et domine les falaises du nord-ouest ; le baromètre holostérique y marque 728 millimètres, et la température y est de + 24 degrés centigrades ; à trois heures du soir, nous avons observé, sur le bord même de la mer, au même instrument, 765 millimètres avec la même température ; ce sommet aurait donc environ 450 mètres d’altitude, hauteur importante, eu égard au peu d’étendue de l’îlot qui se dresse presque à pic au-dessus de la mer. Est-ce réellement le point culminant de l’île ? Le brouillard nous empêchant d’atteindre une seconde cime, nous ne saurions l’affirmer.

La pente par laquelle nous nous mettons en devoir de redescendre est couverte d’épaisses broussailles, mais nous n’y rencontrons que des buissons élevés de deux à trois mètres ; les vrais arbres y font totalement défaut, par suite des coupes fréquentes du maquis, objet d’une exploitation permanente de la part des Italiens, qui transportent journellement des fagots, nous ne savons au juste à quelle destination, mais peut-être bien à la pêcherie de thons, dite Tonara, établie sur la côte de la presqu’île du Cap Bon. Environ à moitié de la hauteur de la montagne, nous remarquons des traces d’anciens travaux que l’on dirait avoir constitué une sorte de barrage pour retenir, dans une dépression naturelle actuellement à peu près comblée, soit les eaux de la source d’Acqua Santa, soit les eaux d’écoulement des pentes avoisinantes.

Désireux de rentrer au plus vite à Tunis où nous attend le lendemain le Ministre Résident, qui nous a gracieusement invités à déjeuner à la Marsa, nous pressons en vain nos marins de partir sans délai ; prétextant la violence du vent, et en réalité dans le but de prendre un chargement de fromages et d’embarquer plusieurs chasseurs qui étaient venus tuer des lapins pour les vendre à Tunis, ils ne se décident à lever l’ancre qu’à neuf heures du soir et par une brise tout aussi violente que dans la journée. Sous son impulsion, nous filons rapidement jusque vers onze heures du soir, par un clair de lune splendide qui nous permet de voir pendant longtemps le rocher de Djamour. Mais, vers minuit, la brise ayant molli tout à coup, nous cessons d’avancer, et, à l’aube, lorsque nous croyions être en vue de la Goulette, nous nous apercevons avec stupeur que nous sommes encore dans les parages de l’îlot, et que, par un calme plat, nous dérivons, sous l’action des courants, dans la direction de Porto-Farina. Cette fastidieuse navigation, contre laquelle nous ne pouvons rien, se prolongeant jusqu’à midi, ce n’est qu’à deux heures du soir que nous passons en vue de la Marsa et du cap Carthage, et à quatre heures seulement, que nous débarquons à la Goulette, où nous eussions été rendus dans la nuit sans l’obstination malencontreuse du patron de notre barque.

Sauf l’incident peu agréable qui nous a empêchés de nous rendre à l’invitation du Ministre, nous n’avons qu’à nous féliciter de cette excursion, l’une des plus importantes de tout le voyage, au point de vue de ses résultats scientifiques.

C’est surtout à Djezeïret Djamour que nous avons eu à regretter que la saison fût trop avancée pour les herborisations. Malgré le mauvais état de la végétation, dû à la saison et à une sécheresse contrastant avec l’humidité exceptionnelle que nous avions trouvée dans le Sud, nous avons cependant fait quelques découvertes d’un véritable intérêt. Nous croyons donc utile de donner la liste presque complète des plantes que nous avons recueillies ou observées :

Trois des espèces les plus intéressantes de cette liste sont l’Iberis semperflorens, le Poterium spinosum et l’Erodium maritimum, toutes trois nouvelles pour la Tunisie et la côte africaine septentrionale, car elles paraissent faire de la presqu’île du Cap Bon, dont Djezeïret Djamour n’est qu’un lambeau détaché, un lien entre la flore du bassin occidental et celle du bassin oriental de la région méditerranéenne. L’existence de ces plantes à Djezeïret Djamour nous paraît démontrer, ainsi que l’admet notre savant ami M. E. Cosson, que la presqu’île du Cap Bon a été reliée à la Sicile, antérieurement à la distribution actuelle des végétaux, par un continent dont les îles actuellement existantes ne sont que des témoins.

Djezeïret Djamour paraît être formé de calcaires gris semblables à ceux que l’on rencontre au Cap Bon. Un grès grossier se montre cependant sur quelques points dans la dépression qui partage l’îlot, du nord-est au sud-ouest, dans sa partie la plus étroite. Les couches sont redressées vers le nord-ouest et coupées à pic au-dessus de la mer, sauf sur un petit espace, le seul où il soit possible d’aborder. Nous n’y avons rencontré aucun fossile, mais nous y avons constaté des traces d’oxyde de fer, et, sur un point de l’escarpement nord-ouest, des efflorescences jaunâtres qui paraissent alunifères. La petite source située dans une dépression au nord est légèrement salée.