Se laisser doucement asphyxier par cette gluante atmosphère toute imprégnée de cultures et de parfums imaginés?

Ce premier matin verdoyant, mes voisins ont ouvert leurs fenêtres en cercle sur mon jardin. Comme d'innombrables scènes de Guignol, les habitants accomplissent minutieusement les détails matériels de leur ménage. Des scènes utilitaires et des éclats de voix imposent leur rouage quotidien à la fraîche journée. Seul, un bébé blond, profitant de son âge inutilisé, sans responsabilités, regardait au dehors—posait ses yeux sur toute chose comme pour en jouer. Nos regards se rencontrèrent, et nous sourîmes, complices.

... Les portes à glaces des armoires qu'on ouvre font de vivaces miroitements à l'encontre du soleil, taches mobiles de clarté, qu'enfant je poursuivais pensant les mettre en cage.

Trilles de canaris, vrillages de sons: menuiserie.

«A casement ope at night to let the warm love in» (Keats, Ode to Psyché).

Un lierre s'est insinué chez moi par une fenêtre restée ouverte, il déroule à présent une longue tige à vrilles dans ma chambre, et il faudrait le couper pour refermer la fenêtre. A cette image, ils se sont insinués dans ma vie. Laisser la fenêtre ouverte?

Au mois de juillet, les chats, redevenus à peu près sauvages, aiguisent leurs griffes aux arbres et s'appellent en de longues sérénades alternées, si pleines de cette exécration amoureuse qui les attire l'un vers l'autre, selon la ruse de la nature, inéluctablement.

Les passants auraient-ils en toutes choses la meilleure part? Mon jardin sans fleurs, enclos, loin de la rue terne, étonne, au milieu de Paris. Ceux qui y allongent leurs regards ne voient ni les fourmis, ni après les fourmis, l'invasion des chenilles, des mites qui vivent de verdures surannées comme d'une tapisserie, ni la scie du «photographe sur métaux» qui semble scier des dents de géants, ni ces faux nuages: fumées jaillissantes en grosses touffes salement ouatées, d'une espèce de panier à salade qui surmonte le tuyau de l'imprimerie Balzac, ni les tilleuls du Japon, moitié oiseaux à la saison où ils muent, couvrant toute chose de leur duvet tenace, ni la suie qui noircit les troncs (pareils à des bras d'Éthiopiens portant le plus haut possible la fraîche offrande des feuilles).

Cette oasis pour autrui, petite Égypte aux sept fléaux pour moi, où pas une fleur ne se plaît à pousser. Il y a pourtant du soleil et de l'ombre, et du clair de lune sur la douce herbe, vierge chaque année. J'y ai parfois trempé mes pieds pendant les rosées de Juin. De mon hamac tâchant d'entendre monter la sève le long des arbres. Mais les divers rendez-vous quotidiens viennent m'enlever à ces rendez-vous délicats. Ce morceau de nature, enserré entre les maisons, grand appartement d'arbres, à ciel ouvert comme d'une lucarne, laisse à peine filtrer les saisons. Mon deuxième jardin a su garder son temple à l'amitié, sans fenêtres, aux portes mi-closes—refuge d'un solitaire invisible ou disparu. Ses colonnes doriques soutiennent un toit à coupole vitrée. Son fronton triangulaire est marqué de trois chiffres ou lettres D. L. V., que surmonte une guirlande.

A l'intérieur la rotonde a un parquet contrarié reproduisant les mêmes chiffres incrustés dans une étoile. Dans l'emplacement de ses trois cheminées, quelles amitiés frileuses sont venues s'abriter? Notre fatigue moderne, d'une usure si diverse, ne connaît plus en rien la saveur du recueillement, et si nous nous reposons, n'est-ce pas dans de nouvelles fatigues: ces poursuites variées de notre lassitude?