Mais combien d'enfants élevés dans leur famille avec sœurs, frères et amis, furent cependant subjugués par ces amours?

Ceci arrive aux êtres les plus délicats et les plus gardés, aussi bien qu'aux êtres les plus libres. Ils ne choisissent pas toujours le sexe opposé, le dissemblable, ce serait d'une simplicité plus que naturelle. L'instinct sexuel, trop affiné, perd son influence, dévie, et d'autres influences prennent sa place.

Puis, les enfants sont souvent aussi étrangers à leurs proches qu'à leurs maîtres d'école; il les craignent également et tout leur hero-worship se détourne de la famille, ou naturelle ou imposée.

Certains d'eux, offusqués par les descriptions chuchotées de la nuit de noces, de l'enfantement, par cette cohabitation de bébés, tout ce quotidien de nourrices, de maternités exhibées dans tant de familles (les femmes en gestation ou en allaitement sont souvent obscènes et scatologiques), forcent leur sensibilité brutalisée à chercher une issue qu'elle semble trouver dans l'amour ultra-terrestre de leurs semblables, car l'attirance adulte ignore généralement ces bases physiologiques. Si elle s'y soumet, ce n'est que graduellement, sans viol de ces pudeurs que comportent les unions sanctionnées.

Comment inspirer des êtres délicats d'un sens d'imitation pour de telles inconvenances, car l'être non troublé et chez qui l'instinct est faible ne peut être que choqué par toute cette répétition de la vie qu'un aîné contemple. Il devrait en être à mille lieues. Et ces mille lieux, il les trouve dans un attachement qui le console de tout cet attirail de nourricerie, auquel il a échappé sans humiliant souvenir. Il ne veut même pas penser qu'il était ce même nourrisson débordant, de toute part, qui fait rire les robustes, mais rougir les pudiques.

Puis, ce délicat, incompris, même par ses frères et sœurs, devient cachotier, de plus en plus «pas comme tout le monde». Par une application à rebours, il tient même à se différencier de ce qui le révolte, il vit à l'écart.

Puis il trouve ou ne trouve pas l'âme sœur, le corps fraternel. Que d'exemples d'enfants malheureux et hors de l'entourage qu'il leur faudrait dans la famille ou au pensionnat,—le pensionnat semblerait les froisser même moins, étant d'une dissemblance plus anonyme. Ceux-ci, malmenés par les leurs, ont des sensibilités hypertrophiées. Ils vibrent et ressentent, au lieu de croître lentement. Leurs nerfs à nu, cordes faussées, répondent cependant au moindre courant; ils n'existent que par impressionnabilité. Leur être et leur bien être se transportent du corps au cerveau. Leur émotivité mûrit au détriment de leur animalité, sans pour cela en faire des hystériques névropathes. Ils sont tout au plus des artistes, des poètes embryonnaires, des anormaux tout d'abord, par esprit de contradiction. Ils comprennent plus tard et tirent de leur mentalité exacerbée des existences plus remplies de peines et de joies, et d'aventures et de pensées délicates que bien d'autres. Qu'apportent-ils? A quoi servent-ils? La nature, prolifique et réitérante à l'origine, produit ensuite et laisse évoluer une espèce rare, un exemple d'une variété unique et stérile: un monstre, un étrange chef-d'œuvre. L'être humain n'est-il pas déjà, vis-à-vis de la nature, un monstre, un chef-d'œuvre. Quel animal, comme lui, excelle à tuer, sait se servir de ses facultés pour diversifier, multiplier ses joies?

Ils savent cela mieux que personne, mais étant souvent des délicats trop délicats, ils deviennent hargneux comme les habitants de Capoue et s'inventent des tortures lorsque la société ne leur en inflige pas. Médiums qui n'ont plus le choix, ils s'imprègnent sans cesse de toutes les nuances. Leur plaque sensible, résonnant trop, finit par être meurtrie et douloureuse, état que le monde vient aggraver par son opprobre.

Ce n'est donc pas une question d'éducation, de civilisation, d'hérédité, de race, de climat, puisque ces amours se trouvent chez les bergers de l'Arcadie, et les doux sauvages de Honolulu, etc. (voir énumérations universelles dans préface de John Addington Symonds: A problem in modern Ethics, là aussi ses aptes réfutations des hypothèses de Carlier de Moreau, de Burton, de Lombroso, de Tarnowski, de Krafft Ebing, en faveur des Urnings et «psychical hermaphrodite» de Ulrichs, ou des hypothèses de Magnan: «un cerveau féminin dans un corps masculin», etc.) C'est une question psychique, et tout en étant animale, c'est cependant un écart du règne animal.

Nous sommes presque tous d'un composé humain si complexe qu'il faut répéter que chacun de nous possède des principes masculins et féminins. Quelle femme n'est mâle en quelque sorte, quel homme n'a reçu quelque compréhension ou attributs féminins, qui nous rappelle au temps qui précédait la division des sexes.