A force de s'intoxiquer, arriver à donner parfois l'illusion d'une personne sensée?

On la désintoxiqua, elle redevint aussitôt exagérée, fébrile, éclatant hors de propos, retrouvant le mélange néfaste de sa naissance, son composé humain, ses nerfs défectueux; la mixture atavique n'est pas toujours heureuse, le normal ou l'anormal ne sied pas à tout le monde.

Certains êtres ne supportent la vie et ne sont supportables qu'à travers le prisme de quelque poison. L'excès chez eux est un essai d'ajustement, un essai d'entente avec l'existence qui les a privés d'un bien-être, d'une atmosphère vivifiante, que quelque poison rectificateur semble leur accorder, et ils retournent à leurs expériences chimiques, s'ajoutant ce qui leur manque, se retranchant ce qu'ils ont de trop. N'hésitant plus à échanger une réelle angoisse contre un semblant, tous les semblants, ils vivent en spectres hantés, en ombres déformées d'eux-mêmes, mais allégées, en attendant d'être appelés à un état plus conforme encore à leur inexistence. Afin que, retrempés dans la mort désagrégeante, ils retrouvent, grâce à l'évolution de sa décomposition, une composition plus acceptable.

L'espoir de la religion, qui offre une éternité de soi-même, purgé du terrestre, mais identique et cristallisé, semble moins intéressant que l'espoir d'une mort qui nous refait autrement. (La nature leur est, par conséquent, non seulement plus logique que la religion, mais plus charitable).

Les Romains vidaient leurs veines, ces modernes les remplissent: choisissant le long chemin du suicide. D'autres semblables aux Anciens, et ce sont peut-être des fous lucides, demandent tout de suite une «nouvelle mise». D'autres encore ne veulent pas, non par stoïcisme, mais par épicurisme, altérer, fut-ce d'un seul verre de vin, ou d'une aspiration d'éther, ou d'une cigarette, ou d'une pipe opiacée, le fin et souvent délicieux équilibre de leur sensibilité: espèce d'instrument de précision, créateur de réalités à point, de valeurs qui conviennent.

Le jour où une joie, où une peine, où une souffrance, où un art ne me vivifieront plus, je saurai reconnaître le commencement de mon agonie, et je ferai peut-être alors comme ceux-là, ou comme ceux-ci.

On pique souvent à la morphine les agonisants. Un être attentif ne peut-il être son propre médecin, et décider du moment de son agonie?

Certaines agonies commencent avec la vie et se continuent tout du long de la vie. A ceux-ci l'instinct des poisons n'est-ce pas un instinct de préservation contre eux-mêmes?


[AUTOUR DE DIONYSOS]