Angelinette souriait à l’entendre si communicatif ; elle observait ses manières douces, écoutait sa voix persuasive, puis elle le regardait encore. Quel grand diable, quel bon regard, et comme cette forte touffe de cheveux cendrés et ondulés retombait gentiment sur sa tempe ! Il avait un large pantalon et un ample veston, avec, en dessous, un tricot de laine bleue échancré très bas, et, quand il se mouvait, elle apercevait dans l’entrebâillement du tricot, au delà de la gorge hâlée, un peu de chair blanche et tendre ; mais l’idée de l’embrasser là ne lui vint pas.
Un homme âgé était entré, visiblement un bourgeois de la ville ; il s’était assis dans un coin et avait échangé un regard avec Angelinette.
Les camarades du batelier qui, un à un, avaient disparu avec une femme, maintenant revenaient et s’asseyaient, devenus tranquilles et parlant bas. Quand ils furent tous là, ils se levèrent. Wannes quitta à regret. Angelinette souriait et, dès qu’il fut dehors, alla s’asseoir à côté du vieux client. Ils disparurent bientôt ; on leur monta du champagne et à souper.
Le patron était satisfait. Wannes avait fait plus de dépenses que s’il était monté avec Angelinette, et maintenant le vieux client… Cette Angelinette, quelle chèvre à lait !
Wannes revint le lendemain soir seul : Angelinette était accaparée. Il revint encore souvent, mais après la coiffure, avant que les clients ne donnassent. Jamais il ne la tutoya, ni ne se départit de sa réserve.
— Angelinette, lui dit-il, un après midi, en tenant sa main dans la sienne, ne voudriez-vous pas partir d’ici ? J’ai de quoi, vous seriez contente. Nous avons cinq barques ; chacune est dirigée par un de nous et nous faisons de grosses affaires, par ce temps de prix élevés.
Angelinette fut évasive. Elle aimait bien ce grand garçon doux et respectueux, qui ne cherchait jamais qu’à être assis à côté d’elle et à lui faire boire du lait chaud ; mais si leurs rapports devaient changer, elle savait qu’alors il lui deviendrait à charge comme les autres.
— Je ne quitterai jamais ma grand’mère, fit-elle un jour, en réponse à ses instances.
Il ne revint pas pendant une semaine ; puis, en accentuant sa réserve, il lui demanda si elle ne voulait pas devenir sa femme ; il dit qu’il recevrait une barque de ses parents, qu’ils quitteraient la ligne d’Anvers et iraient en Frise : la ligne Harlingen-Amsterdam était bonne. Il ajouta qu’il ferait bien céder les siens devant son obstination et que, s’ils ne cédaient pas, il avait de sérieux bras pour la besogne et trouverait partout à gagner leur pain.
Quand il eut parlé, elle leva les yeux vers lui, puis les abaissa aussitôt.