— Tu lui as donné son compte, à celui-là ? Tu fais bien. Il suce le sang à celles qui se laissent engluer. Il les fait travailler jusqu’à extinction, puis les plante là couvertes de dettes. Avec ça, il n’a qu’à siffler et toutes accourent, mais toutes ne font pas son affaire. Toi tout de même, tu m’épates et je te suis avec curiosité. Tu as donc un caillou à la place du cœur ?

— Cœur ! cœur ! il s’agit bien de cela. Je me sens finie. Je me coucherais nuit et jour et n’arriverais cependant pas à dormir. Ah ! que je voudrais dormir seule dans un lit bien frais !


Il était entré un soir avec plusieurs bateliers attirés par le boucan endiablé de l’orchestrion. Les autres avaient empoigné une fille et s’étaient mis à tournoyer. Lui, tout de suite, s’était trouvé pris de timidité devant Angelinette, et sa réserve s’était accentuée lorsqu’il l’eut vue frissonner devant le verre d’alcool. Et, quand il remarqua les cercles bistrés qui s’agrandissaient autour des yeux, il fut pris de pitié.

— Si vous préférez boire autre chose, du lait bien chaud, par exemple ? Voulez-vous que je le demande pour moi ? J’ai une petite sœur qui n’est pas forte et ne digère, comme boisson, que du lait bien chaud : alors je connais ces petits oiseaux-là.

Ce vous, et ce ton d’intérêt étonnèrent Angelinette. Elle le regarda.

— Si vous le préférez, nous resterons ici dans ce coin et je dépenserai assez pour que le patron soit content.

Bien qu’il fût très jeune, elle comprit qu’il connaissait les habitudes de leurs établissements et le lui dit.

— Oh ! nous autres bateliers, nous vivons dans les ports.

Ils causèrent. Il était batelier, encore chez ses parents ; leur ligne était Anvers-Rotterdam. Il était Hollandais, Frison. S’il était venu dans le quartier, c’est que son frère avait besoin d’aller en ribote, et qu’alors ce garçon si calme perdait la tête et cherchait noise à tout le monde : c’était pour cela qu’il l’accompagnait toujours. Quant à lui, Wannes, il préférait rester sur leur barque et jouer de la flûte.