— Tu dois bien comprendre qu’il est impossible que tu entres dans notre famille : elle a toujours été honorable et entend le rester.

— Du reste, fit la sœur, sur un ton âpre, les parents ne lui donneraient pas un « dubbeltje ». Ils vendraient plutôt les barques et jetteraient l’argent aux vagues : et, sans le sou, tu ne le voudrais pas.

Angelinette n’avait pas dit un mot. Elle devint livide, ses lèvres blêmirent, son nez se pinça, les cercles autour des yeux envahirent ses joues, son regard devint aigu, et le corps penché, les deux poings sur la table, elle siffla d’une voix haletante :

— En voilà assez ! je vous conseille de vous en aller ou je réveille le quartier.

Il y avait tant de froide rancune dans sa physionomie délicate qu’ils se levèrent, payèrent et partirent, la tête et le dos rentrés, comme s’ils craignaient une chute de tuiles.

Elle ne revit plus Wannes. « Je savais bien que le courage lui manquerait, murmurait-elle quelquefois, après des songeries. Je suis rivée ici. » Elle recherchait alors les enfants, dont elle s’occupait de plus en plus :

« La Sainte Vierge montra son fils et dit : Ils l’ont mis sur la croix hideuse ; ils lui ont percé le sein ; mes pleurs n’ont pu le ranimer, mais l’amour pour les pécheurs l’a ressuscité. Il vit ! Il vit ! il faut l’adorer à genoux. »


Angelinette, perchée sur ses hauts talons blancs, habillée d’une robe-chemise de linon bleu pastel, ses nattes comme des torsades de miel étagées sur sa fine tête, les cernures lui entourant les yeux comme une peinture de khôl, un sourire ineffable sur toute sa pâle figure, se tenait près de la charrette du marchand de crème à la glace et distribuait des cornets de glace à une douzaine de gosses exultant de joie :

— Oh ! bon, madame Angelinette ! Oh ! bon, bégayait un gamin chocolat, à la bouche garnie de grands crocs blancs.