— On voit bien que tu es ma fille : ta toilette est parfaite.

Et pour la millième fois il lui répétait :

— Tu es tout à fait ma plus jeune sœur, comme elle apparaissait aux bals donnés par mes parents : non, je ne pourrais te renier.

« Ma sœur, aussitôt mariée, a pris des amants ; l’un comme l’autre lui était bon, elle y apportait la même indifférence que toi ; puis, pour payer ses dettes de toilette, elle a pris des protecteurs ; maintenant elle en est à ses valets. Elle avait des robes de rien du tout, comme celle que tu portes en ce moment, mais qui lui coûtaient des mille et des mille. »

Et il suivait Angelinette des yeux, abandonnée sur la poitrine d’un matelot, soulevée en un tourbillon aux accords de l’orgue mécanique.

— Puisque tu n’aimes pas l’alcool, invite-moi à ta table, je viderai tes verres.

Il vidait même des fonds de verre des tables voisines, pendant que les couples dansaient. Le patron le tolérait aussi longtemps que les clients ne disaient rien, mais, quand il y avait des réclamations, il le poussait dehors.

C’était l’heure avant la coiffure qu’Angelinette préférait : ni lavée, ni peignée, elle voisinait. Elle faisait le tour du quartier pour faire la causette avec les femmes. Elle traînait son corps las, son esprit engourdi, sa volonté défaillante ; la fatigue ne la quittait jamais, mais quand un homme l’avait laissé dormir quelques heures, elle souriait à travers sa lassitude et trouvait la vie bonne.

Elle préférait à tout aller bavarder chez la vieille Hélène : la belle Hélène, comme on l’appelait dans sa jeunesse.

Elle la trouvait toujours dès le midi coiffée et en toilette, assise devant la fenêtre, culottant une pipe en écume de mer. Elle en tirait de larges bouffées, puis la regardait longuement en la tournant dans tous les sens. Quand une pipe était culottée à son goût, elle en faisait cadeau à l’un ou l’autre capitaine de navire, client de jadis, qui l’aidait encore quand elle se disait dans la dèche. Actuellement elle avait une petite boîte à elle, et même des économies, et la spécialité des collégiens et des mousses de navire : son vaste corps leur était le paradis. Elle était haut coiffée et avait ses doigts gourds ornés de bagues en toc, cadeaux des petits.