« Heureusement qu’André ne professe pas la théorie que l’instinct, la nature, remédient à tout et qu’avec ces deux éléments, la science vous vient toute seule. La nature… Quand sommes-nous à l’état de nature ?… Il me semble que notre terre a commencé son évolution quand elle s’est détachée du soleil et que, dès ce moment, elle n’était plus le lendemain ce qu’elle avait été la veille, et que tout ce qui s’est mis à pousser dessus n’était plus le soir comme le matin ; que le singe qui se couvrait de branches pour se tenir chaud était déjà très civilisé, et que le hottentot sauvage qui offrait sa femme au blanc pour obtenir tel ou tel objet l’était aussi. Je ne conçois pas ce que c’est que l’état de nature… »
André faisait balancer Jantje dans le hamac. La voix jubilante du petit me fit me lever et me mêler à leurs jeux.
— Mets ton chapeau et allons au Bois.
Dans la forêt, nous jouâmes à nous enterrer sous les feuilles mortes : ils m’avaient enfouie toute, sauf la tête. Jantje voulait être enfoui à côté de moi.
Mon ami se mit, devant nous, à rire de son beau rire espiègle et à marcher de long en large, puis à s’éloigner un grand bout et à nous terrifier en nous disant qu’il nous abandonnerait là toute la nuit… puis que j’en avais une touche sous ces feuilles, avec mes bandeaux et ma capote bleue… Et de pouffer et de nous dire que nous lui rappelions les Contes d’Hoffmann…
Nous rentrions de ces excursions avec le bonheur incrusté en nous. Tout passe, tout casse, mais tout ne lasse pas. Ces heures divines !…
Jantje, en tablier bleu propre, le toupet relevé en boucle sur la tête, était assis au jardin devant sa petite table remplie de jouets, mais il ne jouait pas. De ma chaise longue, je le voyais : il songeait, songeait. A quoi peut-il penser avec cette gravité ? Je n’eus garde de le lui demander, de le distraire.
Pense, mon chéri, réfléchis. Ce qui s’élabore maintenant dans le creuset de ton cerveau enfantin éclora peut-être dans vingt, trente ans, en une idée merveilleuse qui éclairera le monde. Je te mettrai en mesure de te comprendre : dans deux ans, tu auras des maîtres, et si ton cerveau contient quelque chose, ce sera mis au jour et non étouffé sous l’ignorance, et ton âme exquise, ta petite âme tendre, précieuse sortira grande de son état amorphe, et ton esprit et ton âme seront travaillés comme des gemmes dont toutes les facettes jetteront leur éclat. Qu’il est grave ! Il n’a que quatre ans et demi ; cette gravité et ce large front contiennent quelque chose. Ah si cela dépend de moi !…