— Non, trésor, je suis fatiguée de tout ce travail, tu dois être fatigué aussi.

— Oui, tante, je suis aussi fatigué d’avoir tant travaillé.

Il bâilla ; je le couvris, il ferma les yeux et dormit…

En hiver, je serai seule à les manger et lui aura à peine un morceau de pain !…


Se souviendrait-il de ces choses si délicieusement intimes ? Il n’avait que cinq ans, et on lui a déraciné mon souvenir à coups en pleine figure. Oui, j’ai appris que, chaque fois qu’il parlait de sa jolie tante qui sentait bon, on le frappait en pleine figure, et, quand les autres enfants voulaient lui nuire, ils disaient à la mère qu’il avait parlé de moi. Alors, en hurlant de terreur, il allait se cacher sous le lit. Donc les souvenirs… moi seule, je les conserve pour m’en torturer. Chez mon ami même, au bout d’un certain temps, le souvenir s’était effacé. Il est vrai que, ne connaissant ni la misère ni l’abjection, il ne pouvait comprendre dans quel enfer on l’avait replongé.

Je me souviens toute la vie de tout ce que j’ai aimé : gens, chiens et chats. Quand j’ai perdu un être en pleine affection, tout d’un coup, après des années, tel regard, tel geste, tel mot, auquel je n’avais prêté que peu d’attention dans le moment, me revient, et je le vois et je l’entends dans toute sa spontanéité. Oui, surtout les choses bonnes, tendres, candides me reviennent comme des effluves de parfum.

Un ami m’a dit un jour : « J’ai le tort de ne pas écrire plus souvent à mes amis ; je devrais le faire, ne fût-ce que pour dire « Bonjour », car cela fait bien plaisir quelquefois, n’est-ce pas, que l’on vous dise bonjour ? » Comment oublier pareille fraîcheur d’âme ? L’oubli, comme ça fait mal, mais se souvenir… quel autre mal !


Je reçus un dernier avis que j’avais à le rendre.