— Voilà les vaches, crie Remi.
Les vaches reviennent d’être allées pâturer le long des routes. Rentre Gilles, pipe en bouche — il a treize ans, m’a-t-il dit, — puis Anneke, puis Mitje.
— Mère, une tartine, demandent-ils tous à la fois.
— Mère, une tartine, insiste Anneke, avec sa figure, âpre et vibrante d’intelligence, poussée en avant, ses cheveux décolorés, desséchés et comme déchiquetés par le vent et la pluie qui les malmènent pendant que, le long des lisières, elle mène paître les vaches. Quant à Mitje, elle s’est déjà mise à la besogne de mouiller le linge pour le repassage ; la moitié de sa figure est cachée par ses cheveux raides et drus qu’elle ramène par une raie de côté sur son oreille. Cela lui donne un air de petite gaupe, et c’est pour cela que pour rien au monde elle ne les changerait.
La petite femme a mis la poêle sur l’âtre et rissole le jambon, la figure de plus en plus épanouie d’une douce joie. Savez-vous quelle est cette douce joie ? C’est que je vais goûter avec les enfants, et que j’ai demandé expressément de goûter avec eux et pas seule.
Cet Allemand, avec son regard, commence à me donner des grouillements ; c’est comme une effluve glacée qui me raidit du côté où elle m’arrive. Comment peut-on être aussi impassible ? Je sais cependant qu’il a rapiécé le fourneau de la petite femme chez le forgeron, étant forgeron lui-même, et qu’il a dit : « Ils me permettent de m’asseoir chez eux, alors je veux aussi leur rendre un service. » Je le vois aidant Mitje à porter ses paniers de linge mouillé sur le gazon, et, quand je lui ai dit que ses chevaux, qui sont dans une étable chez la petite femme, brillaient comme du satin, il m’a fait remarquer que les harnais étaient aussi brillants et astiqués que les bêtes. Je suis sûre que c’est un brave homme.
Les petits ont sauté de mes genoux et courent dans la chambre en criant : « Je dois être à côté de madame. » Et ils grimpent sur les sièges à côté du mien. Fineke rit aux éclats de cette bonne aubaine. Le pain bis est coupé ; la poêle noire, avec les tranches de jambon rissolées dans du beurre en mon honneur, posée sur un papier au milieu de la table ; les tasses remplies de lait ; moi seule, j’ai une assiette, une fourchette et un couteau. La petite femme me met plusieurs morceaux sur mon assiette et me donne des tranches de pain coupées mince pour moi, puis elle sert à chaque enfant une grosse tranche trempée dans la graisse, avec du jambon coupé en petits morceaux dessus. Et nous goûtons, la petite femme s’empressant autour de nous sans manger elle-même et me bourrant autant qu’elle peut. Les aînés mangent à grandes bouchées, à se faire des bosses dans les joues. Mileke, de ses petites pattes noires, se remplit la gueulette en se maculant jusqu’aux yeux. Fineke, qui promet toujours de ne plus manger de lard, en mange avec délice sur son pain noir. Elle me rit tout le temps, me raconte des tas de choses ; la petite femme est béatement heureuse et écoute sa petite fille, puis dit :
— Depuis que madame soigne sa tête et m’a dit de ne plus lui donner tant de lard, ni de lui laisser boire de l’eau du puits, mais de lui préparer des panades et de lui faire boire du lait bouilli au sucre, elle est revenue à la vie et rit toute la journée au lieu de geindre et pleurer.
La petite femme, par son adoration pour moi, exagère mes moindres gestes. Moi, je me laisse adorer par elle et sa petite fille : fichtre, c’est la première fois de ma vie que cela m’arrive, j’inspire ordinairement de l’antipathie.
C’est fini. Les enfants, comme de petits goulus, torchent la poêle avec des tranches de pain. Les petits sont regrimpés sur mes genoux. D’autres soldats allemands entrent avec des pots pour avoir du lait. Celui du coin du feu continue sa pipe et laisse peser son regard sur nous : ce regard m’a gâté l’heure séraphique que j’étais venue passer ici.