— Petite femme, à demain.
Elle et Fineke me conduisent au bout de la cour. Et tout d’un coup je pense : « Cet homme est depuis deux ans parti de chez lui, ce regard doit déceler une grande douleur et tout ce qu’il peut faire est de le rendre impénétrable. »
18 juin 1916.
Mileke, le plus jeune de chez la petite femme, est un petit diablotin à peau foncée, aux yeux comme deux boules d’or nageant dans un bleu liquide ; ces deux yeux, se mouvant dans une figure toujours maculée de boue, de jus de réglisse, de sève de fruits, font l’effet d’être d’autant plus précieusement purs qu’ils ne se laissent pas entamer par cette souillure constante, et brillent tranquillement de leur luminosité inaltérable. Dès que Mileke me voit arriver, il se met à faire des sauts de chèvre, ou se cache la figure contre le mur et fait celui qui ne m’a pas vue ; quand je lui fourre alors dans la bouche un morceau de sucre candi, seule friandise que je leur donne par ce temps âpre de prix et de rareté, il lève ses yeux de lumière douce vers moi et un bien-être me pénètre tant ce regard bon, pensant est réconfortant. Puis je le prends par la main et nous entrons chez lui où il me grimpe tout de suite sur les genoux et frotte sa gueulette contre mes joues. Quand je l’ai fait suffisamment sauter, quand je lui ai chanté des choses de ma composition, quand il a joué avec ma chaîne, enfin quand il en a assez de mon jeu de vieille, il met sa joue dans sa main et réfléchit. Il se demande sans doute comment s’échapper. Lorsque je lui dis : « Mileke, que veux-tu ? » il fait la bouche en rond, tourne sa languette autour et regarde en l’air. Je le laisse un instant à lui-même ; puis il tourne ses luminettes vers moi et se glisse à terre.
— Anneke, allons sur l’escarpolette, dit-il à sa sœur, en lui prenant la main.
— Oui, fait la petite femme, va sur l’escarpolette et laisse madame tranquille.
Un tout jeune soldat allemand entre pour acheter du lait : il est blond, celui-là, mais je le vois diablotin, maculé comme l’autre, avec des luminettes d’azur ; je vois sa bouche ombrée de duvet se faire petite, sa langue tourner en rond autour, puis dire : « Gretchen, allons sur l’escarpolette. » Je regarde la petite femme, mère animale avec les tendresses et les laisser-aller de la chatte pour ses petits, ne devenant un être civilisé, avec des traditions humaines, que lorsqu’il s’agit des gestes de la religion catholique. Et je pense qu’elle a porté Mileke dans ses flancs qu’elle dandine, qu’elle l’a nourri de ses mamelles maintenant desséchées, qu’elle l’endort en chantant des chansons naïves, qu’elle l’élève, le choie, le gourmande, l’adore, selon les moyens de son cerveau simple, et qu’à dix-huit ans on le lui prendra de force : et en avant ! tue et sois tué, deviens une brute sanguinaire !
Si je devais être la mère d’un Mileke aux yeux d’or ou d’azur, je me casserais la tête au mur de douleur et d’indignation furieuse le jour où je le verrais sortir de chez moi le revolver à la ceinture et la baïonnette sur le fusil.
19 juin 1916.
Je ramène Fineke chez elle, la tête enfarinée d’acide borique. J’ai dû lui faire mal, mais cette enfant de cinq ans ne veut pas pleurer et, les larmes aux yeux, elle a éclaté de rire. Maintenant, apaisée, dans une main une rose et dans l’autre des bonbons, elle me raconte en son patois, avec beaucoup d’animation, que Remi avait un petit oiseau dans un pot de fleurs retourné ; que, pendant qu’il était à l’école, elle a pris l’oiseau et l’a fait s’envoler par la cheminée.