Mais que devins-je l'hiver? Comme, à cause du froid, on ne laissait pas retourner les enfants chez eux, ils apportaient leur déjeûner. Nous traversions justement une période de famine noire : mon père n'avait pas de travail. Le premier jour, je prétextai que j'avais oublié mon déjeûner, et la sœur me laissa partir. Mais la seconde fois, voyant que je n'avais rien apporté, elle m'appela et je dus avouer notre misère. Cette pieuse fille, mais peu psychologue, s'adressa aux enfants, en disant qu'une de leurs petites camarades n'avait rien à manger, que celles qui avaient trop de tartines devaient lui en donner.

Je me trouvais à côté de la sœur, tremblante de honte et de mortification. Je préférais la faim. La faim, ça me connaissait : la faim est silencieuse et, si vous savez vous taire également, elle vous détruit en douceur. Mais ces petits anges, à qui on faisait appel, me terrifiaient. Je déclarai à la sœur que je n'avais besoin de rien, que ma mère était sortie quand j'avais dû partir pour l'école, et que je mangerais le soir.

Je lui avais confié tout bas notre détresse, mais ceci, je le disais haut pour être entendue des autres.

La sœur ne le prit point ainsi : elle me traita d'orgueilleuse et de menteuse, ajoutant :

— Il n'y a aucune honte à avouer sa pauvreté, et vos petites camarades vont montrer qu'elles sont meilleures que vous.

Il y en eut qui m'apportèrent une croûte rongée. D'autres me donnèrent des morceaux mordus. Je ne voulus de rien, décidée à ne plus venir à l'école plutôt que de subir pareilles humiliations.

A la sortie, toutes m'attendaient et commencèrent à me houspiller. Je me défendis des pieds et des mains, et en mordis cruellement une qui me griffait la figure. Mais elles m'acculèrent à un mur, et ensemble me cognaient, me tiraient par mes boucles et me crachaient au visage, quand un homme, à grands coups de pied dans le tas, vint me délivrer. A la maison, je suppliai ma mère de ne plus m'envoyer en classe, puisque partout on me maltraitait à cause de mes poux et de notre pauvreté.

Elle répondit que je devrais forcément rester à la maison pour garder les enfants : qu'elle allait être obligée de courir les établissements de charité afin d'obtenir des secours, car père, n'ayant pas de travail, était parti en chercher dans une autre ville.

Tous nos pauvres petits ont été traités de la sorte à l'école. Kees et Naatje rentraient ordinairement, la figure tuméfiée, et en pleurs. Kees était si innocent qu'il disait à ceux qui voulaient maltraiter sa sœur :

— Prends garde, si tu oses frapper mon petit frère!