— Si! Si! c'est du français : je me rappelle fort bien que ma mère, quand j'étais petite, parlait le français avec son frère de Liège, et que «Non, Non» revenait souvent dans la conversation. Où as-tu entendu ces mots?
Je ne voulais rien dire. Mina soutenait mordicus que je les inventais. Je n'inventais jamais rien : les termes inusités dont je me servais, je les avais lus ou entendus, et je les répétais à la grande exaspération de ma famille ; mais jamais je ne m'étais servi d'aucun comme de ceux-ci.
Devant une injustice, je criais : «Non! Non!» Quand on voulait me prendre mes joujoux, je trépignais : «Non! Non!» Enfin «Non! Non!» étaient devenus pour moi les mots suprêmes de la protestation, et j'en avais si bien saisi la signification que je suis sûre de ne les avoir jamais dits à contresens.
A L'ÉCOLE CATHOLIQUE
Comme les deux bras de mon père ne pouvaient suffire à nourrir dix bouches, et que ma mère, à cause de ses huit enfants, avait dû abandonner son métier de dentellière, la misère était continue chez nous. Aussi, de temps à autre, ma mère écrivait-elle à quelques dames charitables pour obtenir des secours ; parfois, on nous en donnait.
Peu de gens savent être bons sans se mêler de vos affaires. Une de ces dames avait décidé que je ne pouvais continuer à fréquenter l'école communale et que je devais aller à une école catholique. Elle avait, en payant cinq florins pour l'admission, le droit de placer une enfant dans cette école.
La première fois que je m'y rendis, je portais une petite robe en indienne lilas, un tablier blanc propre, et un ruban bleu dans les cheveux. Une sœur novice me conduisit jusqu'à la classe que je devais suivre, et dit à la sœur qui la dirigeait : «C'est la fillette de Madame…», en nommant la dame qui avait versé les cinq florins. Je fus saisie et regardai rapidement les petites filles pour voir si elles avaient entendu. Il y en avait une qui, tout de suite, me dévisagea avec dédain. Les autres me reçurent très bien. Celle qui se trouvait derrière moi me demanda mon nom. Je lui répondis :
— Keetje Oldema.
Elle se mit à me caresser les cheveux et le cou : cela me parcourait des pieds à la tête exquisement, et puis la nouveauté de la chose me charmait. Ici, on n'allait donc pas me traiter en paria. Je devais bientôt déchanter. La petite qui me caressait, avait dû apercevoir mes croûtes et mes poux, sous mes beaux cheveux blonds ondulés. Je l'entendis chuchoter avec sa voisine et dire : «Pouah!» Celle qui avait surpris le nom de la dame l'avait répété aux autres et, à la sortie de l'école, on me traitait déjà avec mépris. Au bout de quelques jours, j'étais, comme partout, la bête noire de tous. Si je m'approchais, on se taisait ; si je disais quelque chose, on me tournait en ridicule ou on s'éloignait.
La fille d'un cireur de bottes, mais que sa mère tenait propre, avait inventé que mon père, à moi, était l'aveugle bien connu du béguinage, qui vendait des allumettes, et on ne m'appelait plus que : «Des Rouges Claires, Monsieur», mots dont il se servait pour offrir ses allumettes aux passants. Ma révolte et mon humiliation ne connurent plus de bornes. Ça, mon père! quand mon père était un admirable Frison, haut de six pieds, beau comme une statue, aux yeux bleus limpides et aux cheveux bouclés. Ce vieillard caduque, ignoble, mon père! quand mon père était jeune et souple, et sautait, de la croupe à la tête, par dessus un cheval. J'en hurlais de rage ; je trépignais, je leur expliquais, mais ma frénésie augmentait encore leur joie. Elles finirent par me tirer les cheveux : mes croûtes s'ouvrirent et le sang me dégoulina dans le cou.