— Méchante fille, tu fais l'école buissonnière!

Si je me rêvais compagne des belles dames qui habitaient ces somptueuses demeures, ces apostrophes me rejetaient dans la réalité, et, à défaut de mieux, j'aurais bien accepté d'être une de ces jolies soubrettes. Ma robe de Pâques n'était jamais aussi immaculée que leurs robes de travail ; et puis ces beaux bras nus, énormes et rouges, m'attiraient. Ma mère, ma sœur aînée et nous tous avions des bras très minces, avec des poignets de rien du tout, qui déplaisaient fort aux femmes de l'impasse. Jusqu'aux nichons menus et haut plantés de Mina faisaient l'objet de leurs quolibets, et elles lui souhaitaient, de bonne foi, une poitrine basse et allongée, qui ballotterait dans le corsage.

Une fois que j'étais installée sur un perron du Canal des Seigneurs, une jeune dame sortit de la maison, accompagnée d'une fillette de mon âge : à peu près dix ans. La petite fille s'arrêta pour regarder mes joujoux ; puis elle chercha dans sa poche, y prit une pièce de monnaie et voulut me la donner. Je fermai mes deux mains et les mis derrière mon dos, en regardant la petite demoiselle. Elle rougit jusque dans le cou et se sauva près de la dame ; elle lui entoura le corps de ses bras et, cachant sa figure dans les vêtements, pleura en lui parlant. La dame la conduisit vers moi et m'offrit des bonbons que j'acceptai ; puis elle s'adressa à la fillette en une langue étrangère. La petite répondit dans cette langue :

— Non! Non!

en trépignant et en cachant ses mains. La dame parlementait et, lui prenant une main, la mit dans la mienne.

Nous nous regardâmes. Elle avait les yeux bleus et les cheveux blonds bouclés, comme moi. Je la comprenais mieux en ce moment que je n'avais jamais compris les gens de ma classe ; mais pourquoi, étant si semblables, était-elle si autre? Je l'aurais griffée, je l'aurais piétinée pour cette différence, que je ne pouvais comprendre et qui me semblait hostile.

Quand elles furent parties, je me demandai quelle était cette différence, d'où elle provenait, et de bonne foi, dès ce jour, je fus persuadée que les riches étaient faits d'une matière plus précieuse que nous, les pauvres. J'en étais convaincue quand ils parlaient, quand ils riaient surtout, et qu'ils savaient exprimer ce que, moi, je sentais seulement.

Mais autre chose m'était encore resté. Ces «Non! Non!» dits d'une voix énergique, mais délicieuse, par la petite demoiselle, m'avaient paru les mots les plus beaux, les plus aristocratiques que j'eusse jamais entendus. J'ignorais ce qu'ils voulaient dire, mais je me les étais incrustés dans la mémoire, et la première fois que je les prononçai fut quand Mina voulut m'envoyer faire une course, au lieu de me laisser mettre des papillotes dans les cheveux de Naatje. Je lui répliquai, en trépignant comme la petite fille et en imitant sa voix, par des : «Non! Non!» qui la firent s'arrêter de nettoyer, et ma mère de ravauder.

— Mon Dieu! où cette créature enfantine a-t-elle cherché ces mots? c'est du français!

— Du français? fit Mina ; où voulez-vous qu'elle l'ait pris? Ce sont des mots que cette niaise invente, comme elle en invente toujours.