Les grands canaux d'Amsterdam m'inspiraient beaucoup de respect : je ne pouvais me rêver Cendrillon que dans une de ces maisons du XVIIe ou du XVIIIe siècle, à haut escalier double de granit bleu, clôturé de grilles et de chaînes de fer forgé, à la majestueuse porte sculptée, vert foncé comme l'eau bourbeuse des canaux, et dont une ferrure, martelée et ciselée ainsi que de l'orfèvrerie, grillageait la large imposte. Les vieux arbres qui se reflétaient dans l'eau et les barques qui y glissaient comme sur de l'huile, me donnaient une sensation de paix que plus jamais, dans aucun pays, je n'ai retrouvée.
Je choisissais une marche du perron et vidais mon sac : je disposais mes morceaux de faïence tout autour de la marche, comme des plats sur un dressoir, et asseyais ma poupée au milieu. Tout en jouant, mon esprit se délectait dans des rêves qui se passaient à l'intérieur de la maison. J'y habitais en compagnie des personnages des contes de Perrault. J'avais des salles remplies de poupées de toute grandeur, habillées comme les princesses des images d'Épinal : elles étaient coiffées de vraies chevelures, avaient des yeux qui s'ouvraient et se fermaient, et elles disaient «Papa» et «Maman».
Ou je naviguais sur les canaux dans une barque bleue, dont la voilure était de toile orange.
Quand je me rêvais la Belle au bois dormant, le bois m'embarrassait fort parce que je n'en avais jamais vu. Aussi me faisais-je dormir dans ma barque bleu ciel : elle serait venue à la dérive d'une île du Zuiderzee, par tous les méandres des canaux de la ville, et aurait ainsi vogué doucement jusque dans le Canal des Seigneurs ; là, un gentilhomme, avec des dentelles à ses habits, l'épée au côté, serait monté dans la barque, m'aurait éveillée, et conduite dans la belle maison sur l'escalier de laquelle je jouais.
J'aurais préféré cependant être réveillée par une jeune dame blonde, à qui j'eusse tendu les bras en ouvrant les yeux.
Quelquefois la porte de la maison s'ouvrait, laissant passer une vieille dame à crinoline, au chapeau à bavolet, à la figure placide encadrée de bandeaux pommadés et de repentirs gris. Ou bien c'était une jeune femme habillée, à la dernière mode, d'un paletot sac sur la jupe grise, collante du haut et s'évasant dans le bas en une traîne qui balayait le pavé ; elle était coiffée d'un gros chignon à bouclettes et d'un tout petit chapeau rond piqué sur le devant ; de grandes boucles d'oreilles en jais se balançaient au bout des lobes allongés ; elle avait en main une minuscule ombrelle de soie verte, bordée d'une frange, et dont le manche en ivoire était replié.
Les dames me laissaient ordinairement sur le perron, en disant un aimable :
— Tu joues, petite fille?
Et le son de leurs voix et leur manière de prononcer les mots me charmaient.
D'autres fois, de dessous le perron, par la porte de service, sortait une servante à robe d'indienne claire, au tablier blanc, et en pantoufles de tapisserie à fleurs ; le bonnet de tulle tuyauté était posé sur le sommet de la coiffure à houppe ; elle portait un petit panier plat en osier blanc pour les emplettes, et passait rarement sans me faire déguerpir ou me dire :