Mademoiselle Rendel avait été une dame, disait-on, mais avait fait un mariage au-dessous de son rang. Son mari était facteur dans une messagerie. Ils avaient cinq enfants, étaient bien mis et habitaient un rez-de-chaussée. Mademoiselle Rendel faisait le matin son ménage, et sortait invariablement les après-midi, habillée d'une robe de barège gris sur une large crinoline, et d'un châle noir à bordure violette, qu'elle attachait devant par une grande broche à camée, ramenait dans la taille en croisant les mains dessus, et dont la pointe, derrière, rasait terre. Elle portait un chapeau à bavolet en satin gris, avec des brides violettes nouées sous le menton par un nœud à longs bouts pendants ; des repentirs poivre et sel sortaient du chapeau, de chaque côté des tempes. Ses bottines trop grandes, sans talon, étaient en lasting et lacées sur le côté ; elle avait un sac en drap noir au bras, des gants à un bouton recousus aux extrémités, et un mouchoir blanc déplié en main. Dans cette tenue respectable, Mademoiselle Rendel passait au milieu de la rue, en saluant les voisines avec de jolies inclinations de côté. Elle allait voir ses anciennes amies et revenait le soir, son sac rempli ou avec des paquets dissimulés sous le châle, et elle pouvait, le lendemain, payer ses petites dettes. Elle me reçut très aimablement et me demanda si ma mère avait déjà acheté un bébé.

— Mais non, Mademoiselle, ma mère ne fera pas cette bêtise! Nous sommes dans une panne noire : voyez mes sabots. Elle n'ira donc pas acheter des enfants : nous en avons du reste huit.

— Bon, Keetje, bon. Approche-toi du feu. Quel mauvais temps, n'est-ce pas, mon enfant?

Elle ne craignait pas que je salisse son parquet.

J'étais bien plus à l'aise chez elle, mais je préférais l'autre chambre. Ici, des bottines traînaient sous la table, le châle sur une chaise, des chapeaux sur des meubles, et des joujoux d'enfant dans les coins. Elle-même avait une vieille robe noire tachée, et les cheveux dans des papillotes.

Mais sur le poêle, des pommes de terre bouillaient, et des boulettes de viande rissolaient dans une lèchefrite. Ma bouche se remplissait d'eau. Il y avait neuf boulettes : une par enfant et deux pour chacun des parents. Si Mademoiselle Rendel avait pris un grain de chacune, elle aurait pu en faire une de plus et me l'offrir. Ça doit être bon, d'après l'odeur. C'est étrange! Comment s'arrangent-ils donc tous pour avoir ces bonnes choses? Chez nous, il n'y a jamais rien, même pas à nos anniversaires, ni à la Saint-Nicolas, ni à la Noël, jamais, jamais! et ailleurs il y a tous les jours de tout. Ici, je vois toujours neuf boulettes sur le feu.

Le mari entra pour dîner, ainsi que la fille aînée qui apprenait les modes : tous deux me firent bon accueil. Alors Mademoiselle Rendel alla dans le jardin, se fit donner, par le boulanger d'à côté, un pain noir par-dessus le mur, et me le remit en disant :

— Keetje, tu as encore à aller loin. Va, ma petite, et bien des compliments à ta mère.

Tous me conduisirent aimablement jusqu'à la porte ; la fille aînée me chargea encore de compliments, et je m'en retournai à l'autre bout d'Amsterdam, chargée de mes deux kilos de pain noir, pas enveloppés.

La neige tombait drue. Quand j'arrivai dans notre impasse, toutes les femmes étaient en émoi : en rentrant chez nous, je fus surprise par les vagissements d'un nouveau-né.