Mademoiselle Smeders passait sa vie à frotter, astiquer, et faire reluire tout cela à outrance. L'odeur de la térébenthine et de l'alcool, qui lui servaient à délayer la cire et autres ingrédients à faire briller, imprégnait la chambre. Tout cela m'intimidait ; j'aurais néanmoins voulu vivre dans cette joliesse et dans cet ordre, mais alors il faudrait changer de mère, et ne plus avoir Dirkje, ni Naatje, ni Keesje. Ah non! Ah non! pour rien, pour rien, je ne voudrais ne pas les avoir. Ma gorge se serrait, je m'agitais sur ma chaise.
— Mais ne remue donc pas ainsi, Keetje, tu vas trouer la natte avec les pieds de la chaise.
Je me tins coite un instant. Les voyez-vous lâchés ici? Dirk qui se traîne sur son derrière et n'est pas encore propre! Quel dégât! Je riais en dedans, mais n'osais plus manifester mes sensations.
— Et ta mère, Keetje? elle ne t'a pas dit quand elle va acheter un bébé?
— Vous pensez, Mademoiselle, que ma mère achète les enfants? Je crois plutôt qu'on nous les donne de force! nous n'avons même pas d'argent pour aller chercher de l'huile de lampe. Je comprendrais que vous en achetiez, mais nous! Et mes parents disent toujours que c'est une calamité, mais qu'il n'y a rien à faire.
Mademoiselle Smeders me regarda bouche bée et ne répondit pas. Elle choisit une poêle, la plaça sur le feu, y versa de l'huile, puis alla vers l'alcôve, souleva l'édredon sous lequel elle prit le bassin rempli de la pâte à crêpes qu'elle y avait mis lever, et commença à faire des crêpes pour le dîner. Elle laissa brunir l'huile, y versa la pâte avec une louche, fit bien rissoler des deux côtés, glissa les crêpes sur un plat, y étala du sirop doux, et les déposa, couvertes d'une assiette, entre le matelas et l'édredon, afin de les tenir chaudes. Après s'être léché les doigts, elle plaça sur la table deux assiettes, deux couverts en étain bien luisants, et, pour être mangés avec les pommes de terre, un plat d'éperlans froids délicieusement croustillants.
Ah! si elle voulait me donner un éperlan ou une crêpe! Je laverais bien sa vaisselle et resterais jusqu'au soir pour faire toute sa besogne. Mais elle se dirigea vers l'armoire, y prit un pain noir, me le donna sans l'envelopper, et dit :
— Maintenant, va-t'en! Mon homme va revenir manger : il n'aime pas trouver des étrangers. Et bien des compliments à ta mère.
— Merci, Mademoiselle, et bien les compliments à votre homme.
Je repris mes sabots à la porte, redescendis en me tenant au câble, et, par la neige fondue qui pénétrait à nouveau dans mes sabots, je traversai la rue pour me rendre chez l'autre ancienne voisine.