Les Smeders et les Rendel étaient d'anciens voisins. Je m'acheminai, à travers la neige, vers l'autre extrémité d'Amsterdam, où ils habitaient.
Je me rendis d'abord chez les Smeders. Ceux-ci étaient des ouvriers comme nous, même d'un cran inférieurs. Le mari, manœuvre aux docks, ne savait pas de métier, tandis que mon père était un cocher très capable, employé chez un grand loueur : il avait un beau fouet bagué d'or, et portait une cravate blanche sur le siège, aux enterrements et aux mariages. Mais les Smeders n'avaient qu'un enfant, élevé presque entièrement par sa grand'mère ; chez nous, il y en avait huit que mon père était seul à faire vivre. Ce nous était une grande mortification de devoir accepter la charité de nos égaux.
C'est avec appréhension que j'ôtai mes sabots au bas de l'escalier presque perpendiculaire et soigneusement récuré à l'eau de craie, et que je montai en me tenant au câble qui servait de rampe. Arrivée en haut, je frappai craintivement à la porte : après qu'on m'eut répondu, j'ouvris et pénétrai dans la chambre. Mademoiselle Smeders me regarda assez froidement :
— C'est toi, Keetje, par ce temps? Prends garde, tu salis la natte. Va t'asseoir là, — elle m'indiqua une chaise près de la porte, — et tiens tes jambes suspendues, pour ne pas salir les barreaux.
— Oui, Mademoiselle. Mes bas sont mouillés parce qu'il y a des trous dans mes sabots.
Elle continua de passer à l'amidon ses bonnets blancs, et le devant de chemise que son mari portait le dimanche. Ses mouvements étaient mous, mais sûrs. Elle était vêtue, comme toujours, d'un jupon de mérinos noir, large de six aunes, et d'un caraco en indienne lilas, dont le corsage aux épaules tombantes et les basques descendant jusqu'aux genoux, se fronçaient autour de la taille. Comme chaussure, des bas blancs et des pantoufles en tapisserie verte, à fleurs rouges. Autour du cou dégagé, elle portait un collier de quatre rangées de coraux, à fermoir en filigrane d'or ; aux oreilles, de longs pendants en corail. Elle était coiffée de bandeaux blond sable, luisants de pommade, qui lui couvraient les oreilles, et d'un bonnet blanc tuyauté dont les brides pendaient sur le dos. Le frémissement continu de ses narines dilatées et son regard bleu qui vous jaugeait, me causaient toujours un malaise : je n'aurais pas aimé la fâcher.
La bonne chaleur du poêle me tapa légèrement à la tête : tout me semblait voilé. Je regardais avec étonnement, à chacune de mes visites, cette chambre, au plafond bas à poutres couleur orange, dont l'ordre et la propreté m'intimidaient. Au milieu du plancher, passé à l'eau de craie, était étendue une grande toile à voile peinte en jaune avec bord orange, que la femme repeignait tous les ans ; tout autour des nattes ; devant et sous la table, placée entre les deux fenêtres et couverte d'une toile cirée jaune, des morceaux de tapis de toute couleur. Aux fenêtres à guillotine, des pots de géraniums qui, l'été, étaient à l'extérieur, des rideaux en mousseline à carreaux maintenus par des rubans jaunes, et au milieu un écran en étamine bleue, pour que «les voisins ne pussent vous compter les morceaux dans la bouche». Hors des fenêtres, des séchoirs où, par les temps secs, pendaient les chemises en laine rouge du mari.
Des chaises peintes en acajou étaient rangées le long des murs ornés d'images. Dans un angle, se trouvait une commode en acajou, garnie de grands cuivres aux serrures et surmontée d'une barque à voile, œuvre du mari, ancien marin. Sur la table, un bocal avec un poisson doré et, près de la place du mari, un crachoir en faïence bleue ; sous la table, deux chaufferettes en bois.
Un doux engourdissement m'envahissait. Ce confort, si loin de notre vie, me faisait rêver. Ce bon fauteuil en paille, si père l'avait le soir pour se reposer, comme il y serait bien, appuyé contre le dossier, une chaufferette aux pieds pour sécher ses bas! Car il souffre beaucoup, père, quand, par ce temps, il doit nettoyer les voitures en plein air : ses mains sont gonflées comme des pelotes, et de grandes crevasses le torturent la nuit, au point de l'empêcher de dormir. Il pourrait me tenir sur ses genoux en fumant sa pipe. Le crachoir serait inutile, puisqu'il ne chique pas.
Mes regards, continuant à errer, rencontraient l'alcôve cloisonnée, orange comme le plafond, garnie de rideaux en indienne lilas, écartés au moyen de rubans : on voyait les literies recouvertes de taies et de draps, à petits carreaux rouges et blancs. Sous le haut manteau de cheminée, bordé d'un volant rose à fleurs, avançait un long poêle orné de cuivre, portant une bouilloire en bronze ; tout à côté, le seau à braise en cuivre jaune et rouge.