Mon père remercia, mais d'un ton légèrement hautain, où perçaient son mépris et sa mauvaise humeur de ce qu'on l'avait cru capable de s'amuser à de semblables vulgarités.

La femme se retira confuse.

Mon père était pris à la campagne d'une joie tellement émue que les larmes lui montaient aux yeux ; jusqu'au coassement des grenouilles dans les mares l'intéressait, et, quand nous voulions leur jeter des pierres, il nous disait :

— Vous allez interrompre leurs causeries, et elles s'expriment si bien dans leur langage! Elles font ménage comme nous, ont des enfants, mais ne doivent pas avoir autant de misère, car elles ne seraient pas aussi gaies.

Après ma neuvième ou dixième année, je ne me rappelle plus grand'chose de sympathique chez nous. La misère s'était implantée à demeure ; elle allait s'aggravant à chaque nouvel enfant, et l'usure et le découragement de mes parents rendaient de plus en plus fréquents les jours de famine et de détresse.

QUAND JE ME RÉVEILLAI, C'ÉTAIT LE SOIR

J'avais eu la rougeole et m'étais, une après-midi, échappée de la maison pour regarder des garçons jouer à jeter des billes dans des tuyaux de pipe fichés en terre. Je m'étonnais de voir leurs ombres s'agrandir ou se rapetisser suivant leurs mouvements, et je me demandais d'où provenaient ces ombres et pourquoi elles s'agrandissaient et se rapetissaient ainsi, quand je me sentis tout à coup empoignée par derrière, secouée dans tous les sens, et une voix criait :

— Méchante fille, tu pourrais mourir d'être sortie!

C'était notre servante qui m'arrangeait de cette façon : nous avions, quelle dérision! une servante. Ma mère, n'ayant à cette époque que cinq enfants, pouvait encore s'occuper de son métier de dentellière, et, comme l'ouvrage abondait momentanément, elle avait dû engager une petite bonne pour l'aider dans le ménage. Celle-ci me battit convenablement, comme c'est l'usage dans le peuple quand un enfant se fait mal ; puis elle me coucha dans ma petite crèche en bois, posée par terre contre le mur. Je m'endormis et, quand je me réveillai, c'était le soir.

Ah! l'exquise sensation de bien-être et d'intimité! La chambre était bien éclairée ; un bon feu brûlait dans l'âtre ; ma mère faisait des dentelles au métier et mon père lisait à haute voix les Mille et une Nuits ; parfois il s'arrêtait pour échanger des réflexions avec ma mère.