Le petit chat but précieusement en montrant une languette rose ; puis il se mit sur ses quatre pattes, s'étira, et le dos bombé, la queue dressée, il marcha sur la table en donnant de délicats coups de tête dans la figure de Dirk. Les yeux de celui-ci brillaient d'orgueil.
— Tu vois, il est reconnaissant, il sait que je l'ai sauvé : c'est mon chat!
Il me demanda si c'était un matou ou une chatte. Mais comme l'inspection ne nous révélait rien, nous jugeâmes, d'après la physionomie, que c'était une chatte.
Et Baâtje, comme il l'appela, resta chez nous. Mais elle était à Dirk : elle coucha avec lui, et aussi longtemps qu'elle fut petite, il la porta dans sa casquette ; il la nourrissait de petits morceaux mordus de sa tartine, et d'un peu de lait chipé derrière le dos de ma mère.
Il la prenait aussi sous son habit, les samedis après-midi, quand il n'y avait pas classe et que Mina nous chassait de la maison, parce qu'elle ne pouvait faire son nettoyage avec cette marmaille dans les jambes. Alors Dirk m'accompagnait sur les grands canaux où j'aimais à flâner, et nous choisissions une maison, pour «si nous avions été riches», où nous jouions à monter et à descendre les hauts escaliers des perrons jusqu'à ce que les domestiques nous fissent déguerpir.
Dans une de ces pérégrinations, nous fûmes attirés vers une fenêtre derrière laquelle était assis, sur un coussin de velours bleu, un énorme angora roux. Il suivait, d'un regard tranquille, une grosse mouche sur la vitre ; puis, se dressant sur les pattes de derrière, de ses pattes de devant, il agrippa l'insecte. Debout ainsi, il nous stupéfia : son ventre fauve clair étincelait au soleil ; sa queue, qu'il déployait à droite du corps et dont le bout frétillait, était grosse comme un cabillaud.
Dirk prit Baâtje de dessous son habit, et lui montra ce congénère merveilleux :
— Tu vois, Baâtje, c'est un chat ; mais il est trois fois comme toi, et puis tout autre. Toi, tu aurais dévoré la grosse mouche ; lui l'a seulement tuée. Il garde sa faim pour les têtes de harengs saurs, dont on le bourre sans doute : pour sûr que, sans cela, il l'aurait bouffée! Toi et moi, nous n'attendons jamais pour escamoter ce qui est devant nous. Sa peau, Baâtje, sa queue, et ses yeux comme deux billes d'or, ne ressemblent pas aux tiens : il est tout autre, tout autre, tu vois. A ce moment, une servante sortit de la maison, portant une assiette de pommes de terre froides, qu'elle déversa contre un arbre pour les pauvres chiens. Quand elle fut rentrée, nous allâmes à l'arbre, pour mettre Baâtje près de ce repas imprévu. Mais, comme les pommes de terre étaient propres, Dirk les mit une à une dans sa casquette, et plus loin, sur un autre perron, à nous trois, nous fîmes un excellent goûter.
Vers le printemps, Baâtje devenait grosse et grasse que c'était un charme. Dirk l'attribuait à nos promenades sur les canaux (depuis les pommes de terre, nous étions à l'affût de ces aubaines).
— Puis tu comprends, les souris, elles lui courent entre les pattes!