Mon père, étant ivre, avait, pour quelques «dubbeltjes», vendu un vieux harnais hors d'usage, de connivence avec un palefrenier qui, pour se disculper, s'était empressé de le dénoncer au patron : celui-ci avait tout simplement fait arrêter mon père. La consternation et l'affolement furent intenses chez nous. Nous voulions savoir où mon père avait été arrêté et où on l'avait conduit, mais nous ne songeâmes pas un instant à la prison.
Nous voilà donc, ma mère et moi, lâchant le ménage et tous les petits enfants, à courir les bureaux de police d'Amsterdam. Ce fut une randonnée lamentable. Dans le dernier bureau, où nous arrivâmes exténuées, les agents étaient assis autour du poêle ; ma mère, dans son émoi, employa le terme d'agent secret, ce qui la fit rabrouer par l'un d'eux. Un autre le calma, en me montrant :
— Voyons, on les appelle ainsi.
Puis il nous informa qu'on avait conduit mon père au «Village Rouge» : c'est ainsi qu'à Amsterdam on désigne la prison.
Nous rentrâmes chez nous en sanglotant ; quand Mina revint de son travail, ce furent de nouveaux sanglots, et toute la nuit se passa en lamentations.
Le lendemain était un dimanche ; une nuit d'insomnie et de réflexion m'avait surexcitée, et je fis une sortie violente contre mon père.
— En somme, c'est encore pour boire qu'il nous a conduits à cette honte. Nous n'oserons plus sortir. Moi, je flanque dans le canal le premier qui s'avisera de me regarder de travers. Au moins si c'était pour nous nourrir qu'il avait volé! mais non, c'est pour du genièvre. Je ne pleure plus : c'est très bien fait.
— Tais-toi, Keetje, Dirk a remué toute la nuit ; il ne faut pas qu'il t'entende, car il se battra à mort si on l'insulte à ce propos : ne le réveille pas.
— Je ne dors pas, cria Dirk, et il se mit à pleurer.
Mina trouvait qu'il fallait nous ramasser, qu'en somme ce n'était pas nous qui avions fait la chose.