Nous nous claquemurâmes toute cette matinée. L'après-midi, les uns après les autres se risquèrent dehors. Il faisait très beau. Je sortis avec précaution de l'impasse, et filai le long des maisons, en affectant des allures pressées. Au bout du canal, je rencontrai ma meilleure amie, seule également. Je voulais d'abord me cacher, mais son frère aussi se trouvait au «Village Rouge» : il était matelot et, son père lui ayant refusé de l'argent, il avait vendu son uniforme. Nous fûmes donc comme poussées l'une vers l'autre.
— Rika, dis-je, allons nous promener aux «Schansen».
Les «Schansen» étaient des boulevards extérieurs qui menaient à la prison. Nous aboutîmes à celle-ci comme par hasard ; nous marchâmes autour du «Village Rouge», en inspectant toutes les fenêtres, nous arrêtant à chaque instant et parlant haut dans l'espoir d'être entendues par les nôtres. Mais non! rien ne bougeait. Puis nos regards se rencontrèrent, et nous tombâmes dans les bras l'une de l'autre en pleurant ; nous appelâmes éperdument nos prisonniers, et nos cris :
— Père! Père!
— Fritz! Fritz!
s'entremêlèrent dans nos sanglots.
Nous trouvâmes des excuses en disant que mon père était ivre et ne savait ce qu'il faisait, et que son frère était si jeune!
Après quelque temps, on relâcha mon père, son larcin d'ivrogne ayant été jugé trop insignifiant pour justifier une poursuite ; mais le mal était fait, et il ne trouva plus de travail chez aucun loueur de la ville.
MARCHANDE DE RUE
Les jours suivant l'incarcération de mon père, la misère devint atroce chez nous. Les trois florins de salaire qu'il gagnait par semaine, servaient à payer le loyer et les quelques dettes criardes ; pour le reste, nous vivions au jour le jour des pourboires qu'il recevait. Et maintenant tout était supprimé du coup.