Nous délibérâmes avec une vieille voisine sur le parti à prendre. Elle et presque tous les habitants de notre impasse étaient des colporteurs allemands, qui vendaient des poteries en terre. Elle mit trois casseroles sous mon tablier d'enfant, m'expliqua combien elles coûtaient, ce qu'elles devaient rapporter, et le boniment que j'avais à faire pour les vendre.
Chez moi, toute émotion se traduit par des tremblements. Je partis donc en tremblotant. Je pris le quartier juif où, de porte en porte, j'offris très timidement mes casseroles. On avait refusé partout, et voilà qu'une juive m'acheta les trois pots à la fois. Ah! par exemple! du coup, de froid que j'avais, je pris la fièvre. Je cours à la maison chercher trois autres casseroles : je les vends. Quelle joie! Le soir, j'avais un gain inespéré d'un demi-florin. J'écrivis tout de suite à mon père de ne pas s'inquiéter de nous : que, moi, je gagnais largement la vie pour tous ; que je n'avais plus de semelles à mes souliers, mais que je mettrais des sabots ; qu'il devait seulement songer à s'innocenter de son larcin.
Me voilà marchande de rue! En quelques jours, avec un peu de crédit, j'eus une charrette pleine de poteries, qu'en criant je débitais de porte en porte : «Koop! potten en pannen Koop!»[7]
[7] Achetez des pots et des casseroles! Achetez!
Comme les Pâques Juives approchaient, j'allai dans la Joden Breestraat me poster parmi les autres colporteurs, chez qui les juives venaient renouveler leur vaisselle de Pâques. Comme tous les marchands, je devenais fourbe. Quand je pouvais coller une casserole fêlée à un client, je n'y manquais pas ; les chrétiens se fâchaient, et j'avais à m'excuser, mais les juifs point. Un jour, une juive me demande un pot ; je lui en montre un ; au moment de l'acheter, elle le retourne et aperçoit une fêlure : elle ne me dit rien et en prend un autre. Survient une deuxième juive à qui je veux passer le même pot : elle l'avertit simplement :
— Ne prenez pas celui-là : il est fêlé.
Ni l'une ni l'autre ne se fâcha de ce qu'à deux reprises, j'avais essayé de tromper. Mais où tous s'emportèrent et s'ameutèrent presque contre moi, et où je n'eus que juste le temps de filer avec ma charrette, c'est quand ils trouvèrent une tartine beurrée dans une des casseroles qu'ils devaient acheter «Kaucher» pour les Pâques.
Je fis la connaissance de plusieurs petits marchands juifs de mon âge qui vendaient, qui des lacets de souliers, qui des boucles d'oreilles à un «dubbeltje» la paire, épinglées sur un carton, et qu'ils débitaient en criant à tue-tête, en arrêtant les passants, et en vantant leurs marchandises, comme si c'eussent été des perles fines. Ils étaient très attirés vers moi et tournaient toute la journée autour de ma charrette ; mais leur yeux guettaient l'acheteur : chaque fois qu'ils croyaient en voir un, ils bondissaient jusqu'au milieu de la rue, en poussant des exclamations comme s'ils apercevaient une vieille connaissance.
— Je suis là. Vous m'achetez toujours. C'est ceci que vous demandez? Voilà! c'est pour rien.
Puis ils revenaient vers moi causer de tout, de notre commerce, de nos goûts, et tout cela honnêtement, avec une logique qui me frappa, et sans jamais un mot déplacé.