On avait trouvé place, pour nous et notre pauvre mobilier, sur une barque de transport de marchandises. Ce fut un soir que deux employés du Bureau de bienfaisance vinrent nous chercher pour nous embarquer. Ma mère avait ma sœur Naatje au sein ; les employés, très gentils, tenaient les quatre autres enfants par la main.
C'était à marée basse ; il fallait descendre une grande échelle ; je me rappelle très bien l'épouvante que nous éprouvâmes devant cet abîme noir : un de mes frères criait «qu'il ne voulait pas aller sous l'eau chez père» ; moi, comme d'habitude, je tremblais et essayais de faire la brave. On nous descendit un à un et l'on nous fit entrer dans la cabine commune : il n'y avait d'alcôves que pour le personnel, et rien pour nous asseoir. Les bateliers étaient visiblement ennuyés de cette marmaille qui pleurait, faisait pipi… et le reste.
La barque se mit en route. Nous étions affalés sur le plancher ; ma mère s'y assit à son tour, étala autour d'elle ses jupes sur lesquelles nous nous couchâmes tous, la tête dans son giron ; Naatje tétait toujours. Je ne pus dormir ; je n'avais que cinq ans, mais je me souviens très bien qu'un homme entra, nous regarda avec antipathie, se déshabilla sans gêne et se coucha ; il jurait chaque fois qu'un des petits toussait ou pleurait. Vers le matin, ma mère se mit à torcher, laver et habiller les enfants pour l'arrivée à Amsterdam.
Le Bureau de bienfaisance n'avait payé que notre transport, comme pour les tonneaux d'huile et autres denrées. Il nous avait fait coucher à terre, telles une chienne et sa portée, et ma jolie mère, avec son nourrisson au sein, n'avait pas reçu une tasse de café… rien… rien…
C'est ainsi que, grelottants et pâles de froid et de faim, nous arrivâmes par l'Amstel à Amsterdam, où mon père nous attendait sur les écluses. Pendant que la barque se trouvait arrêtée par la manœuvre, on nous hissa sur les passerelles. Il n'y avait de garde-fou que d'un côté, et, sur ces planchettes, mon père, toujours casse-cou, nous fit passer d'écluse en écluse jusque sur le quai. Puis, par les rues, les ponts et les canaux, il nous conduisit dans une impasse où il avait loué une chambre, au premier étage d'une masure.
Nous eûmes du café et des tartines, et on nous coucha sur de la paille, dans un placard noir et fermé.
RELIEFS ET ORIPEAUX
J'ai souvent lu et entendu dire que le parfum d'une fleur, le goût d'un fruit évoquaient chez certaines personnes un épisode exquis ou poétique de leur enfance ou de leur jeunesse. Eh bien! à d'infimes exceptions près, mes souvenirs, à moi, ne sont jamais ni exquis, ni poétiques. Toutes mes sensations les plus fraîches et les plus pures furent gâchées par la misère, l'ignorance et la honte. Ce n'est du reste pas en sentant une fleur, ni en goûtant un fruit, mais en mangeant du fromage de Hollande, que je me suis souvenue d'une page de ma toute jeune enfance.
Déjà notre misère devenait intense, à cause du nombre d'enfants qui augmentait chaque année. Une de mes tantes était servante dans une grande maison de prostitution ; elle était très bonne pour nous. Elle nous faisait venir le soir aux alentours de cet établissement, quand celui-ci battait son plein et que la surveillance était relâchée, et nous donnait les reliefs de table de ces dames, entre autres des croûtes de fromage, dont le goût, ravivé en moi l'autre jour, me fit revoir tout cela comme cinématographié.
Ma tante nous apportait également, cachés sous ses vêtements, des nœuds, des rubans de soie et de velours dont ma mère garnissait nos chapeaux, des corsages décolletés en soie écossaise qu'elle changeait pour nous et dont elle nous attifait, à la grande stupéfaction des voisins. Je me rappelle une adorable petite robe que ma mère me fit avec des bandes d'étoffe à menus carreaux noirs et jaunes, qu'elle avait cousues ensemble, en dissimulant chaque couture sous un petit pli.