— Voilà, c'est la nouvelle souche qui parle ainsi : nous ne pensions pas à tout cela.

Je haussai les épaules et j'allai m'asseoir avec le petit. Le chat me sauta sur la nuque et s'y installa ; le bébé s'endormit. Au bout d'une demi-heure, j'avais le sang à la tête de respirer l'air empesté de notre taudis ; j'étais néanmoins frémissante de bonheur de me trouver parmi les miens.

Je grandissais, et commençais à échapper complètement à mes parents. J'étais sans aucune instruction ; mais depuis l'âge de sept ans, auquel j'avais appris à lire, je dévorais avidement n'importe quel écrit qui me tombait sous la main. En 1870, j'allais, en me rendant à l'école, lire, depuis le premier mot jusqu'au dernier, les dépêches de la guerre affichées aux devantures des magasins, et ces massacres me hantaient au point que je ne parvenais plus à m'appliquer aux leçons. J'avais suivi toute l'affaire Tropmann dans les journaux collés au recto et au verso sur les murs à affiches d'Amsterdam ; j'ai lu ainsi des feuilletons entiers.

Mais mon impressionnabilité avait surtout été mûrie par la misère, qui nous obligeait à ruser pour avoir du crédit, qui nous faisait passer par toutes les transes du loyer qu'on ne pouvait payer, et la honte des créanciers qui venaient nous insulter et ameuter les voisins. Des infamies s'étaient incrustées dans ma mémoire, comme celle de l'usurière qui avait gardé l'argent épargné sur la faim de nos enfants, et ne nous avait pas rendu les vêtements que nous étions venus dégager.

Tout cela m'avait composé une nature étrange, où une grande candeur naturelle s'alliait à une sensibilité et à une compréhension au-dessus de mon âge. J'étais prête à toutes les besognes, mais intraitable devant ce qui me semblait une injustice. J'étais souple et en même temps peu maniable, comme le prouvait ma fugue de ce soir.

La lampe continuait à baisser ; nous nous couchâmes, mes parents dans l'unique alcôve, les neuf enfants sur des paillasses par terre.

Quand je m'y étendis à mon tour, j'eus ce léger vertige qui me prenait chaque fois que je me couchais à terre. J'ajustai les petites fesses de Klaasje dans mon giron, et m'endormis dans le ravissement de sentir contre moi ce petit être adoré.

MA FILLE, MONSIEUR CABANEL

(Félicien Rops).

Mina s'était prostituée par paresse et veulerie. Elle était chue dans une maison discrète, à l'air respectable et effacé, où, le soir, se glissaient des messieurs du meilleur monde. Les femmes n'y allaient qu'à la nuit. Elles appelaient la tenancière : «Mère», et devaient, après avoir reçu un client, remettre leurs chapeaux et leurs gants, comme si elles ne venaient que d'arriver.