Quand ma sœur eut fait le tour des habitués, qui ne reprenaient jamais la même femme, elle ne gagnait plus rien. Tous ses beaux vêtements étaient au mont-de-piété, et ce fut, chez nous, la famine comme avant, car mon père, usé par les privations et par l'alcool, ne travaillait plus.
Ma sœur m'avait, une fois, conduite dans cet endroit. J'avais quinze ans. J'étais blonde et fraîche, un vrai poulet de grain. Je n'avais guère de chair, mais une fine peau gaînait une charpente des plus flexibles, une petite croupe haute et étroite, deux tetons menus comme de gros bourgeons, où la sève montait lancinante et que je protégeais d'instinct de mes deux mains.
La tenancière avait insinué que des petites comme ça étaient fort demandées. Oh! rien que pour montrer leurs jambes à de vieux messieurs tout à fait respectables. Rien, rien à craindre! J'avais été très indignée quand j'eus compris ce que ma sœur était devenue et où elle m'avait conduite, et je l'avais traitée de putain.
J'étais, à cette époque, en service chez des diamantaires juifs, qui, pendant une longue crise de l'industrie du diamant, s'étaient faits marchands de vieux habits. Le ménage se composait d'une dizaine de personnes : tout cela grouillait dans une grande chambre et un réduit ; on faisait, le soir, les lits par terre. L'argent qu'ils gagnaient, passait à la nourriture, de préférence des douceurs, et à des toilettes voyantes. J'étais chez eux comme un enfant de la maison, et dormais avec les deux fillettes de mes patrons. Tous me témoignaient beaucoup de sympathie, parce que j'étais douce et vaillante : une grande bonhomie régnait dans nos rapports. Nos poux même sympathisaient. Les juifs avaient des poux noirs, moi des blonds, et au bout de quelques jours, nous avions fait des trocs. Nous eûmes tous des poux noirs, blonds, et des métis châtains, mais aucun de nous ne s'offensait de ce libre échange ; nous les tuions, avec le pouce, sur le coin de la table, et éprouvions un plaisir féroce à les entendre craquer sous l'ongle.
Un soir de sabbat, j'allais me déshabiller pour me mettre au travail, quand ma mère vint. Elle demanda à la juive si je ne pouvais sortir pendant quelques heures, ajoutant que mon oncle d'Allemagne était arrivé et voulait me voir avant de partir. Je devinais le mensonge. Au bas de l'escalier, attendait Mina habillée en traînée, les cheveux coupés court et frisés au fer comme ceux d'un acrobate, le visage camard grossièrement fardé de blanc et de rouge. Je me fâchai, disant que je ne voulais pas qu'on vînt me faire honte chez mes patrons. Elle me répondit que je devais être plutôt flattée qu'une sœur si bien mise venait me voir.
— Oui, mais ton air de grue, et la gueule de clown que tu t'es faite, en disent long sur ta belle toilette. Voyons, qu'y a-t-il? Quelle est cette blague d'un oncle qui désire me voir?
— Écoute, fit ma mère, Mina ne gagne plus rien : tous ses vêtements sont au clou. Nous mourons de faim. Il y a un vieux monsieur qui veut voir tes jambes.
— Ah non! je ne veux pas!
— Je te l'avais bien dit : il n'y a rien à faire avec cette créature enfantine! Allons! les petits sont malades de faim.
On me mit une épaisse voilette pour cacher ma figure d'enfant, et ma sœur m'emmena. Je portais une robe de coton clair, toute sale de l'avoir traînée sur les perrons, en jouant avec les enfants durant ce long jour de sabbat, et un vieux chapeau de dame, mise-bas de ma patronne. Ce chapeau chiffonna la tenancière : elle craignait que son client ne pensât que j'avais déjà cascadé. Elle ne cessait de répéter :