— Quoi? vous vous êtes fait enfermer pour «faire vot'goût»!
Je comprenais déjà un peu le jargon bruxellois.
— Mais c'est mon frère!
— Vot'frère? Oui, je connais ça. Attendez, je vous aurai.
Et il s'en alla. Nous n'attendîmes pas son retour et sautâmes par dessus la grille.
Des paysannes qui passaient, avec leur charrette de lait, ou des paniers de légumes sur la tête, pour aller au marché de la Grand'Place, ricanèrent en parlant de mon amant. Je rougissais de honte : même si Hein n'avait pas été mon frère, c'était un petit garçon.
Au boulevard, nous nous assîmes : nouveaux quolibets d'ouvriers qui se rendaient au travail. Hein ne disait rien, aussi gêné que moi de cette situation équivoque.
Quand le parc s'ouvrit, nous y retournâmes attendre ma mère. Hein n'en pouvait plus. Un agent en uniforme nous demanda ce que nous faisions encore là. J'allais lui répondre quand mon frère me chuchota :
— Tais-toi! c'est l'homme qui nous a réveillés.
Comme nous étions de nouveau affalés sur un banc, un pochard vint s'asseoir à côté de nous, en bougonnant. Il avait en main un paquet ficelé : c'étaient visiblement des tartines. Hein et moi, nous échangeâmes un regard, et nous nous comprîmes. Le paquet tomba ; d'un coup d'œil, je fis lever Hein, qui contourna le banc, ramassa le paquet et s'éloigna lentement ; je restai assise. L'homme s'aperçut bientôt de la disparition de ses vivres ; en cherchant autour de lui, il bégayait :