— Les cochons! ils me les ont volés! Alors, comme dégoûtée de ce voisinage, je me levai et m'éloignai à mon tour. A l'extrémité du Parc, je rejoignis mon frère. Nous défîmes fiévreusement la ficelle, mais, au lieu des tartines bien beurrées que nous espérions, nous ne trouvâmes que deux tranches de pain très rassis et sans beurre : c'est égal! il nous sembla exquis.
Ma mère arriva à l'heure convenue. Elle nous dit que ma mauvaise tête l'avait fait passer par des transes mortelles ; que mon père s'était mis à errer par les rues avec le camion ; qu'elle avait vu un appartement à louer et qu'on nous avait acceptés. Elle nous conduisit dans une rue de faubourg, au second étage d'une maison, dont encore une fois une boutique de comestibles occupait le rez-de-chaussée. Un crédit nous était déjà ouvert : nous étions voués à cela.
Hein, tout courbaturé, ne pouvait presque pas monter les escaliers : en haut, il se laissa choir sur un tas de guenilles, et s'endormit. Je bus du café et mangeai une tartine, et une nouvelle étape de misère commença.
LA VARIOLE
Notre habitation se composait d'une cuisine de cave et d'une mansarde ; toute la famille couchait dans celle-ci, sur des loques.
Comme j'avais dix-sept ans, je ne voulais plus de cette promiscuité, et dormais dans le sous-sol, sur un vieux canapé. J'étais allée le matin chez une amie qui m'avait promis de me conduire à un théâtre, où l'on demandait des choristes. On ne m'avait point acceptée, parce que je ne connaissais pas le français. Découragée, j'étais restée chez cette amie jusque tard dans la soirée.
Klaasje, mon petit frère de huit ans, souffrait, depuis la veille, de fièvre, accompagnée de taches rouges sur tout le corps ; et voilà que, rentrée dans notre sous-sol, je trouve ma couche occupée par l'enfant, chez qui s'était déclarée une variole noire. Sur deux chaises accolées au canapé, mon frère Dirk, qui avait treize ans, était étendu avec le petit, figure contre figure sur le même oreiller : il lui tenait les mains pour l'empêcher de se gratter, et inventait des histoires afin de le distraire.
Klaasje était un enfant d'une rare beauté. Je l'appelais mon petit lézard, pour l'habitude qu'il avait de se cacher sous les meubles, comme un lézard sous une pierre, lorsqu'il avait été méchant. La pensée qu'il pourrait être défiguré, nous affolait tous.
Je me couchai sur le carreau, ne voulant pas monter près des garçons et des parents, et j'entendis Dirk raconter des histoires d'éléphants, qui s'étaient sauvés sur les tours de Sainte-Gudule pour échapper aux puces qui les harcelaient. L'enfant demanda, la langue épaissie par l'inflammation, où les puces pouvaient mordre les éléphants, puisqu'ils ont une grosse peau partout. Dirk était attrapé : il se tut un instant, puis répondit :
— Dans le cul…