— Si! si! je ressemble à Kees, mais il ne comprend pas.
Je me remis à sangloter éperdument. J'avais, à cette époque, la force de pleurer plusieurs heures de suite.
SYMPHONIE DE LA FAIM
Nous avions tous des nausées de faim. Je n'étais pas sortie, ne sachant de quel côté me diriger. Mon père était fini, avachi ; nous ne le voyions presque plus ; il vagabondait à droite et à gauche, incapable de tout travail sérieux.
Hein et Naatje discutaient le truc à employer pour se rassasier d'une seule petite tartine. Naatje prétendait qu'il fallait la grignoter en rond, garder en bouche le dernier morceau, grand comme un «cent», et l'y laisser dissoudre.
— Non, répliqua Hein, tu n'y es pas. Manger lentement donne plus faim ; moi, quand je veux me rassasier d'une tranche de pain, j'avale les morceaux presque sans les mâcher : on a bien mal à la tête après, mais on a moins faim.
Dirk entra en coup de vent ; il laissa la porte grande ouverte, alla droit fouiller dans les armoires, les tiroirs, le poêle et jusque sous les meubles, à la recherche de quelque chose à se mettre sous la dent. Sa figure avait une expression de maniaque. N'ayant rien trouvé, il repartit sans dire un mot.
Ma mère, pensant soulager sa migraine, était sortie humer aux fenêtres des cuisines le parfum des mets qu'on y préparait ; mais elle rentra plus malade encore de s'être exacerbé l'appétit.
— Qu'est-ce que cela peut bien être, cette nourriture des riches? L'odeur seule vous réveillerait un mort ; mais ainsi à vide, cela vous fait haleter. Qu'allons-nous faire? Qu'allons-nous faire?
Comme j'avais le vertige et que les tempes me battaient, je me dirigeai vers la fenêtre pour l'ouvrir, et je vis, à la devanture du charcutier d'en face, Kees léchant la vitrine à la place contre laquelle s'étalaient, à l'intérieur, les jambons et les langues de bœuf. Je tressautai, comme piquée par un taon.