— Les meubles, c’est eux qui les ont achetés, ils pouvaient donc les garder ; mais, quand Ole Moe est arrivée de la Frise, elle possédait encore des souvenirs de famille : le fouet du père, l’alliance de la grand’mère, les joujoux avec lesquels nous avons joué quand nous étions petits, et les livres d’oncle Freerik.

— Oh ! quant à ces livres, vociféra oncle Klaas, ils ne les auront pas tous : il nous en faut notre part.

— Et l’alliance en orfèvrerie d’or massif, votre mère me l’a montrée, elle valait beaucoup ; ils l’ont aussi gardée, ajouta ma mère.

— Oui, Cato, fit mon père, qui s’amadouait déjà, mais ils ont fait venir de Frise la mère et les deux plus jeunes, qui étaient sans ressources, et, depuis cinq ans, ils ont soigné pour eux. Aafke n’est tout de même qu’une servante, et Ary que maître d’hôtel sur un petit bateau. Ils les ont entretenus, et ils ont mis Seerp au métier, et Trientje en service sur le bateau. Qu’ils aient gardé ces quelques objets, enfin ! Mais ne rien nous faire savoir, et je suis l’aîné !

Et les deux hommes se remirent à se lamenter :

— Mine Ole Moe, Mine Ole Moe…

Oncle Klaas voulait mordicus savoir ce que les livres et les joujoux étaient devenus, et il fut convenu qu’ils iraient, le dimanche, tous les deux à pied à Amsterdam donner une raclée à leurs frère et sœurs et se faire remettre leur part des livres et des joujoux.

Ils revinrent le mardi, chargés de deux paquets. Les autres avaient coulé doux, les avaient bien reçus, les avaient invités à dîner, et leur avaient donné tous les livres et les joujoux, qu’ils disaient avoir conservés pour eux. L’alliance de la grand’mère avait été vendue pour payer le médecin. Quant au fouet, oncle Ary avait demandé à père, comme étant l’aîné, s’il pouvait le garder, et il l’avait pendu entre les portraits du père et de la mère. La raclée ne fut donc pas donnée.

Les joujoux furent partagés entre les enfants de mon oncle et nous. C’étaient des petits œufs de bois, violets, rouges et bleus, enfilés à une cordelette ; des perles de verre et de faïence ; d’effroyables poupées de bois, avec lesquelles mes tantes avaient joué ; un sac, rempli de petits morceaux de porcelaine à fleurettes, de ma tante Trientje. Quand elle était petite, elle allait dans toutes les maisons du village demander les tasses et les assiettes cassées, et trouvait moyen d’en briser les morceaux de manière qu’il lui en restait des petits carrés avec les fleurettes. Elle les conservait dans ce sac et criait tellement, quand on voulait y toucher, que sa sœur Aafke le lui passait au bout des grandes pinces de l’âtre.

Il y avait aussi une boîte remplie de billes de verre de toutes grandeurs, devenues mates à force de les avoir fait sauter sur les pierres ; des osselets à pores ouverts de vieillesse ; puis un gros rouleau d’images, avec tous les contes de Perrault. Les livres, c’étaient les Mille et une Nuits, de gros bouquins avec des bêtes, puis des livres en parchemin, sur lesquels étaient écrites à la main, disait mon père, les inscriptions des enseignes de la Frise, ainsi que des sentences et des maximes gravées sur les tombes.