— Je vais les rendre : cela leur apprendra !
Nous sautâmes du lit.
— Non, père, non, père chéri, ne rendez pas nos belles bottines, elles ne nous font pas mal.
Et Hein et moi, nous cachâmes nos bottines sous notre paillasson. Et, à chaque réveil, nous tâtions si elles étaient toujours là…
— Tu mangeras tout à l’heure, cours porter le manger de père, il est tard.
Les pieds nus dans des sabots, les cheveux en broussaille et la figure en feu, je galopai le long du Haarlemmerdyk, portant, tantôt de l’une, tantôt de l’autre main, le dîner de mon père. Le nœud du lange qui entourait la casserole était si gros que je ne pus l’étreindre et dus prendre le lange à côté du nœud.
Je devais être là à midi, et il était midi et demi : mère était restée bavarder chez le marchand de pommes de terre. Je courus donc par ce soleil torride qui dardait juste au dessus de ma tête nue, ne laissant aucune ombre dans la rue. Mon père, de loin, m’attendait. Dès qu’il me vit, il courut vers moi, m’arracha la casserole, me donna un coup de pied en jurant :
— Sale jeune, pas lavée et toujours en retard !
Je tombai sur un perron, pleurai tout mon saoul, puis retournai par le soleil. J’étais affolée par la chaleur, mais marchais cependant au milieu de la rue, pour éviter la puanteur d’égout et de poisson pourri qui sortait des impasses et des caves.
Ah ! si je pouvais être au milieu des bruyères maintenant, et marcher avec cousine Kaatje, jusqu’au-dessus les hanches, dans les ruisseaux, et chercher des mûres dans les dunes, ou me coucher toute nue sur la plage et laisser les vagues déferler sur moi ! Mais voilà, quand on est bien à l’aise, avec de l’espace autour de soi, mère n’est pas contente d’habiter une maison de chaume : il lui faut la ville et les magasins, et alors elle scie, et nous devons revenir à Amsterdam… Là-bas, on ne m’insultait pas pour ma saleté ; puis, dans la mer et le ruisseau, l’on devient propre quand on s’y lave sans savon, tandis qu’ici, avec un peu d’eau dans un petit pot, l’on reste noir…