Il me prit le bébé qu’il déposa dans sa chaise, mit ses deux bras autour de mon cou, et m’embrassa toute la figure, en mordillant mes joues et mon menton. Moi également, je l’embrassai sur toute la figure : ce qu’il sentait bon le savon !…
J’allai reprendre le bébé et m’assis devant la fenêtre pour faire semblant de rien.
Le soir, dans mon lit, je repensais à Amsterdam qui n’avait que des maisons de bois. Je cherchais dans la Warmoesstraat la maison de Joost van den Vondel, qui avait laissé des pièces qu’on jouait encore au grand théâtre de la Leidsche Plein… Un théâtre, comment est-ce fait ? Je ne connais que la Poppenkast[2] qui joue le soir sur le Nieuwe Markt… Je voyais les hommes fumant sur le seuil de leurs maisons… Mais oui, elles étaient en bois goudronné, et les femmes étaient assises sur les bancs, à raccommoder des bas et des filets. Ah ! voilà un magasin de bas : des bas jusqu’aux genoux, comme les pêcheurs de Marken en portent. Je regardais par la petite fenêtre et apercevais, assis sur un tabouret de bois, un paysan à la large culotte, avec un grand chapeau. Serait-ce lui, Joost ? Il écrivait et ne tournait pas la tête. J’allais par le Nes ; il y avait, sur une petite place, beaucoup de paniers remplis de poissons à grosses écailles, et des pêcheurs sortaient de dessous un passage noir, avec des paniers de poisson pendus au bras. Puis je traversais le pont du Rokin — ce pont était comme maintenant — et j’entrais dans la Kalverstraat. Oh ! qu’il y faisait noir, qu’il y faisait sale, et que cela sentait le poisson et le goudron…
[2] Théâtre de marionnettes.
Les femmes et les hommes me regardaient et demandaient quelle était cette petite fille négligée, sans bonnet et à jupe courte.
— Elle va mourir de froid.
Les enfants me suivaient, portant des petits moulins à vent en papier, qui tournaient quand ils couraient.
— Quelle est cette petite fille ? Oh ! ce sera une petite orpheline. Nous allons la conduire à l’Orphelinat bourgeois.
— Non, non ! mère est à la maison ! criais-je.