— Elle ne me sert à rien quand elle est en haut. L’autre jour, elle a laissé tomber la petite sur la tête, que je croyais que c’était un fer à repasser. Elle lisait quelque chose de Rembrandt. Je ne l’ai pas dit à Madame, parce qu’on l’aurait renvoyée, et j’aurais été encore une fois seule pour la besogne. Et quand je me plains à Madame qu’elle lit toujours, elle me répond : « Oui, c’est bien dommage pour cette enfant qu’elle ne puisse étudier : je n’ai jamais vu une rage de la lecture comme la sienne. » Voilà, c’est dommage pour l’enfant… Pour moi, ce n’est pas dommage que je m’anémie et me casse ici depuis six heures du matin jusqu’à minuit, tous les jours ! Tiens, ne me parle pas de ces gens, ni de cette gamine…
Elle se leva, jeta sa chaise en arrière et sortit.
Bette me dit, en ramassant la chaise :
— Quels embarras, et tout cela parce qu’on ne veut pas l’augmenter de cinq florins par an !
Et c’est sur moi qu’elle passe sa rage… Moi aussi, je pourrais me plaindre. Au lieu de partir à quatre heures, je ne pars qu’à sept, et je reste tout le temps sans manger. Mais quand je lis, je n’y pense pas. Elle peut dire ce qu’elle veut : je lirai tout de même !
Je montai à l’entresol. Le docteur, un ami de la maison, était là : c’était le parrain de Willem ; il lui apportait souvent des livres. Alors, un livre sur la table et Willem entre ses jambes, ils le parcouraient ensemble. C’était presque toujours des livres à insectes ou à poissons, magnifiquement coloriés. Aujourd’hui, il lui avait apporté un livre avec des poissons.
— Des poissons vulgaires, disait-il : « vulgaires » ici veut dire qu’il y en a beaucoup. Mais vois ces couleurs copiées de la nature : elles ne sont pas vulgaires. Voilà des harengs : on dirait de l’argent verdâtre et bleuâtre ; ils sont aussi beaux que bons. Dans l’eau, ils doivent être superbes, mais nous les apprécions le mieux dans la poêle : rien de meilleur que des harengs frais, bien entaillés, tournés dans de la farine et rissolés, tout croustillants, dans de l’huile. Quel dommage qu’on ne puisse les conserver pour l’hiver ! J’en parle souvent avec ma sœur, mais elle me dit que c’est impossible. Cependant si on les mettait tout à fait préparés dans des cruches, en laquant bien les bouchons ?
— Mais on ne saurait faire entrer la tête par le goulot, fis-je.
Il me regarda.
— Eïe, eïe, tu dis quelque chose…