— Comment sais-tu qu’on lève les yeux au ciel et qu’on met les mains sur le cœur pour dire des vers ? demandai-je.
— De quoi te mêles-tu, morveuse ? Mais je veux bien t’expliquer comment je le sais. Le dimanche, quand je sors, je vais avec ma famille au Palais de Cristal : il y a là des représentations où l’on chante et où l’on déclame. Eh bien, on lève toujours les yeux et l’on met ses deux mains sur son cœur quand on parle d’amour, et dans tous les vers on parle d’amour… Je dis que pour une femme de l’âge de Madame, et abîmée par les enfants, c’est grotesque.
— Peuh ! fit Bette, chez les riches, les femmes croient qu’elles restent jeunes. Quand nous nous marions, nous donnons nos robes claires et nos rubans à nos jeunes sœurs, parce que ce n’est plus de mise quand on est marié : notre fortune est faite. Mais elles commencent seulement alors à s’habiller de rose et de bleu, et ainsi jusqu’à cinquante ans. Aux plus vieilles, aux plus folles… As-tu remarqué hier soir ce décolletage et ce cou de vieux dindon ?
— Oh ! oui, et l’autre jour encore… ils avaient oublié un parapluie. Monsieur accourt me dire de le porter à Madame, parce qu’il devait monter chercher des cigares. Elle attendait sur le petit pont de bois de l’Achterburgwal, la robe retroussée, montrant ses maigres jambes. Quand on va en soirée, l’on prend des voitures.
— Oh ! leur budget ne le leur permet pas, avec tous ces enfants. A cause de cela, elle est toujours en bisbille avec sa sœur qui, elle, va en voiture : mais elle n’a que deux enfants, et son mari est courtier.
— Cependant cette pharmacie rapporte ferme !
— Oui, mais tous ces enfants qu’on élève comme des princes : un docteur, un officier, un pharmacien… Gerrit veut être avocat. N’y-a-t-il pas jusqu’au petit Willem qui parle de devenir chirurgien ? Puis la musique, les langues, le dessin, tout l’argent qu’ils donnent à des livres. Ce n’est pas leurs servantes qu’ils payeront trop ! Je suis entrée, il y a cinq ans, à cinquante florins par an ; depuis deux ans, j’en ai cinquante-cinq, et maintenant elle me laissera partir plutôt que de me donner les soixante florins que je réclame. Du reste, il vaut mieux que je parte : cela m’agace trop de manger tous les jours leurs pommes de terre aux oignons et leur viande gélatineuse, et de devoir monter tout le temps des paquets de livres pour lesquels on gâche de l’argent.
— Na ! Line, fis-je, des livres, j’en achèterais aussi, si je mangeais comme vous tous les jours de la viande.
— Toi, tu es comme eux, j’ai de suite senti cela… Une gamine qui se laisse appeler trois à quatre fois pour manger sa tartine avant de lâcher son livre, doit être comme eux. Si j’étais ta mère, je t’implanterais d’autres idées : tu serais mieux lavée, et je t’en donnerais de la tignasse sur le dos, et au premier livre que tu prendrais dans les mains, je t’en ferais passer le goût du coup.
— Mais, Line, fit Bette, Keetje ne te fait rien : pourquoi t’acharnes-tu ainsi sur elle ?