Personne ne comprendra ce que je veux. J’aime mieux être seule, toute seule… ou lire, toujours lire…

Quel beau livre Willem m’a fait lire hier… Cette reine Esther, qu’on avait frottée pendant un an avec des huiles parfumées, avant de la marier… de l’eau de reine, sans doute, et de l’huile de coco… Dieu, qu’elle devait sentir bon ! Puis on lui a mis de très beaux habits, et, le jour de son mariage, elle s’est évanouie, de peur du roi Assuérus, son mari… Hou ! je comprends cela : sur l’image, il avait de gros yeux ronds… Puis après, elle sauve tout son peuple, prisonnier et misérable. Oh ! ça, je l’aurais fait aussi… Si je pouvais, par ma bonne conduite, rendre riches nos enfants et père et mère ! Père aurait des chevaux ; mère, un métier à dentelles ; j’habillerais les enfants comme les deux petites ici ; aux garçons, je donnerais des chevaux de bois. Moi, j’aurais douze belles robes, vingt-quatre poupées et une alcôve remplie de livres, comme Willem et Gerrit.

La reine Esther, elle était juive : c’est pour ça qu’elle s’appelait Esther. Moi, je serais la reine Keetje… Keetje ? non, cela ne va pas pour une reine. Kee, Kee… Keetelina. Voilà ! la reine Keetelina… J’aurais une couronne et une traîne, et, avec Mardochée mon oncle, nous irions voir pendre Aman, ce sale bougre…

— Keetjou ! Keetjou !

C’est Line qui m’appelle.

— Vite, descends !

En bas, on me remit tout un panier de bouteilles et de boîtes à porter chez des malades.

Line et Bette, assises à la table de café, mangeaient leurs tartines au fromage et buvaient du café. Moi, à distance sur un tabouret, je mangeais ma tartine à sec : je n’étais pas de la maison.

Line bêchait :

— Oui, elle dit des vers en société : ce que ça doit être gracieux, cette femme de quarante-huit ans, déclamant des vers, les yeux levés au ciel et les mains sur le cœur.