J’entrai. Dès la porte, un bien-être me pénétra. Il y faisait chaud et clair ; le plancher était saupoudré de sable blanc ; sur le comptoir, des samovars avec du thé, du café et du chocolat, fumaient. La bancale, en bonnet tuyauté, en caraco blanc et jupe noire couverte d’un grand tablier blanc, avait ses bijoux de filigrane d’or et son collier de grenat, qu’elle ne mettait que le samedi soir, le dimanche et le lundi. Elle me souriait.

— Ah, la petite demoiselle, elle vient voir son père ! Une tasse de chocolat pour la petite demoiselle… Quels beaux cheveux elle a, Dirk, cela te fait honneur, une fille comme ça…

Mon père m’avait prise sur ses genoux.

— Va pour le chocolat !

En traînant la jambe, la bancale revint avec une tasse de chocolat fumant et une biscotte.

— La jument avait une grosseur à la cuisse, le vétérinaire assura que c’était un épanchement et fit frotter avec toutes sortes d’onguents. Bien oui, rien n’y faisait. Le jour, pendant que la bête travaillait, elle ne pouvait se faire ce mal-là. Alors je suis resté une nuit auprès d’elle et j’ai trouvé : elle se couchait sur son fer. J’ai commandé au sellier un coussinet bien rembourré avec une courroie : je le lui mettais le soir sous le sabot. Au bout de trois jours, l’enflure avait disparu… Pour connaître les animaux, il faut les observer, et ils finissent par vous devenir aussi intelligibles que vos enfants… Leen, encore un « bittertje ».

Il m’y fit goûter. Comme j’avais bu ma tasse de chocolat et que tout cela me semblait exquis, je goûtai encore au verre, pendant que mon père discutait.

Mon Dieu, qu’il fait bon ici… Et, couchée ainsi contre la poitrine de père, tout se balance, mais tout est beau, et les gens qui chantent et la bancale sont mes amis. Voilà père qui chante aussi… Personne n’a une voix comme lui… Et je chantai avec eux : Wilhelmus van Nassauwe

— Ah non, fit mon père.

Et il entonna : Le bois vert, avec sur chaque branche des oiseaux dorés