Je rentrai.
— Ah ! on t’a payée, je craignais une bêtise de ta part : jamais à ces sans-le-sou il ne faut rien laisser sans paiement.
Tout d’un coup ma rage se concentra sur la patronne et je fulminai en dedans : « Ah les sans-le-sou, les sans-le-sou ! c’est comme quand nous ne pouvons pas payer le loyer, alors aussi nous sommes des voyous ; même nos petits enfants sont une bande de sales gosses qu’il faudrait dresser. Cette dame parle comme une comtesse, et il fait très propre chez elle. J’ai vu par la porte entr’ouverte qu’une demoiselle jouait du piano ; l’autre lisait à haute voix de l’anglais ou peut-être du français, et la troisième ôtait les poussières avec des gants d’homme et un mouchoir autour de ses cheveux blonds pour ne pas les empoussiérer… Et elles étaient très jolies, oui, très jolies, et vous et la première, vous êtes comme les espèces de l’autre jour. Elles étaient bien, n’est-ce pas, celles-là ? cinq chapeaux à douze florins ! ! !
Je m’assis derrière le comptoir, ruminant ma rage.
Un jeune homme entra. Il m’offrit en allemand des vieilles boîtes de carton à acheter. J’allai chez la patronne.
— Es-tu folle ? retourne vite au magasin : c’est un vagabond sans doute ou un voleur.
Je rendis les boîtes, le jeune homme sortit. Ce doit être un déserteur allemand, me disais-je, — mon père nous en parlait tous les jours, — il est sur le pavé sans nourriture.
Je fouillai ma poche ; j’avais encore deux « cents ». Je courus, toute tremblante, derrière le jeune homme et les lui remis. Il ôta son chapeau en disant : Danke schön ! Je me sauvai sur les cabinets pour pleurer longuement.
Un matin, je rentrais de courses. Je me laissai glisser le long de la rampe jusque dans la cuisine. J’y trouvai Corry et le patron bouche contre bouche : lui, les mains sur le dos, le corps et la tête penchés en avant ; elle, les poings sur les hanches, et aussi penchée en avant. Il se décollèrent ; il se sauva en bougonnant.
— Ah ! sotte fille, tu nous mouchardais, tu ferais mieux de te laver les oreilles… Voilà les pommes, tiens, prends cette grosse pour toi, et pèle les autres aussi épaisses que tu voudras, mais fais vite… Tu comprends, j’en ai assez de changer toujours de place, et je puis bien lui faire ce petit plaisir. Il ne réclame pas quand les pommes ou les poires ne sont pas assez cuites… Allons, sois gentille comme une grande fille, ça ne fait de mal à personne et ne regarde ni la patronne ni la première… Oh ! la seconde est trop bonne fille, jamais elle ne ferait du tort à qui que ce soit… Je suis maintenant si bien habituée ici…