Chez nous, on ne parle pas toujours de Dieu comme chez toi. Mère prie, en faisant d’abord une croix, mais elle nous observe bien tout de même, et, si l’un de nous chipe une pomme de terre, elle lui tape sur les doigts, en disant « Maudit gosse… » Ta mère porte une jupe de mérinos, un caraco blanc et un bonnet tuyauté ; ma mère, une crinoline, bien que ce ne soit plus de mode, avec une large jupe qui ballonne et un bonnet à ruches de soie noire. Pour faire des visites, elle met un grand châle et un chapeau ; elle veut toujours être une dame, et elle a bien raison : les robes de femme ne lui vont pas… Ma mère, en parlant, ne saute pas, comme la tienne, du bœuf sur l’âne ; non, elle commence à parler, dit jusqu’au bout ce qu’elle veut dire, et se fâche quand elle doit répéter : moi aussi, ça m’agace de répéter. Je ne crois pas que nos mères s’aiment…
Père… oh, père dira de Stoffel que c’est un âne dressé… Sais-tu ce qui serait bon ? Ce serait de marier Stoffel avec Mina… Mais oui, je ris, mais oui… seulement il faudrait qu’ils habitent loin de nous : au bout de Haarlemmerdyk par exemple, et nous à la Weesperesplanade : comme ça, ils ne viendront pas souvent nous surprendre… Mes petits frères et sœurs pourront venir comme ils voudront : alors tes autres frères et sœurs aussi, ils en ont le droit…
Mais nous resterons le plus souvent seuls, à nous deux, à lire des livres ; nous en louerons chez le bossu, dans la cave de la Kerkstraat. Le lundi, nous ferons un tour sur le marché au Beurre, nous flânerons depuis la Utrechtschestraat jusqu’au Poids Public, en feuilletant tous les livres des étaux ; le bossu qui y a un étal me laisse toujours faire, et les autres brocanteurs aussi… Nous irons de là au Marché-aux-Fleurs. Sais-tu ce que j’aime surtout ? C’est quand on ouvre les cloisons des bateaux et que toutes les fleurs apparaissent ensemble et répandent leurs parfums : on le sent jusqu’au Spui… Ah j’aime tant me promener en ville, depuis l’Y jusqu’à la Haute Ecluse de l’Amstel. Même les sales rues du quartier juif, les bateaux de tourbes dans le Canal des Princes, le long du Noorder Markt, et plus loin le Marché aux Légumes, encore sur le Canal des Princes, près de la Looierstraat, je les aime tous. Les monceaux de choux blancs et rouges, qu’on jette du bateau sur le quai, m’amusent toujours. J’ai essayé une fois de les compter, pendant que l’homme du bateau les jetait à celui du quai : à cinq cent dix-sept, j’en avais mal au cœur… Aimes-tu tout cela ? Ce n’est peut-être pas pour des gens comme toi… le fait est qu’on y gueule… Alors nous nous promènerons sur les remparts extérieurs : là, il n’y a que des gens comme il faut…
Je tressautai en entendant des pas précipités dans le corridor… C’est l’étudiant !… Je jetai le livre et filai au magasin.
Quand je l’entendis ressortir, j’achevai vite de ranger les boîtes de rubans, puis remontai pour enlever les poussières.
J’entrai par la chambre à coucher. Hé ! qu’est-ce que c’est que cela ? A travers la porte vitrée, je vis la première assise dans le salon, près d’un petit meuble surmonté d’une glace, et, devant elle, une boîte ouverte : elle y prenait des ustensiles et se tripotait les ongles. Elle coupait, limait, et, de la pointe de la lime, repoussait la peau. Elle se mit une poudre sur les ongles, et, avec un autre outil, les frotta ; puis elle les regarda et recommença à frotter. Elle referma la boîte, en ouvrit une autre, y prit une jolie touffe, comme de plumes blanches, et se poudra la figure d’une poudre rose. Elle souleva même sa frange de cheveux pour en mettre sur le front ; elle n’en mit pas sur le cou. « C’est pour ça, me dis-je, qu’il est toujours plus jaune que sa figure… » Alors, d’une bouteille à seringue, elle se seringua les cheveux, la figure, le cou. Elle défit ensuite son corsage et seringua ses tétons nus. Quels étranges tétons, allongés comme des poires ! Chez Mina, c’est comme des demi-pommes… Elle se reboutonna, se donna un coup de peigne, renferma les boîtes et le flacon dans le petit meuble. Puis elle alla devant une glace, tapota de ses mains la poudre de son corsage et sortit.
Ah sapristi, moi qui n’avais jamais ouvert ce meuble. Je saute jusque là, l’ouvre, et prends la boîte. Quel tas de petits instruments posés sur du velours bleu ! Tout ça, c’est pour se nettoyer les ongles ? Maintenant, je comprends… Moi, qui croyais que c’était naturel, ces ongles roses, brillants et bombés. Ah, ça se fabrique aussi ? Mes ongles sont plats et tout petits…
J’enlevai un à un les instruments et commençai à tripoter : surtout faire descendre la peau était difficile et douloureux ; mais j’y arrivai et vis apparaître le petit croissant pâle que j’enviais tant sur les ongles des riches. Dieu, que c’est joli, joli ! je limai, je pris le polissoir… Mes mains sont sales, je vais d’abord les laver.
Je les lavai avec le savon mauve de l’étudiant ; je mis la poudre sur le polissoir et je polis. Ah, ce n’était déjà plus les mêmes mains… Je poudrai ma figure et mon cou : un cou jaune et une figure rose, c’est affreux ; avec le flacon à seringuer, je me seringuai exactement comme la première l’avait fait ; mes tétons étaient deux petits pois sur une planchette, rien d’autre ; je n’oubliai pas le coup de peigne.