Sophie m’ouvrit la porte et me promit d’acheter bientôt un autre chapeau, et que j’aurais encore du thé et des tartines.

A la rue, je me mis à pleurer… Son chapeau ne sera pas si vite usé, et elle peut aussi aller chez une autre modiste…

Oh Wouter, maintenant il nous arrive quelque chose : nous avons tous la gale. On a renvoyé nos enfants de l’école parce qu’ils en avaient contaminé d’autres. Ma mère dit que nous avons attrapé cela par la petite cousine Kaatje, qui, elle, l’aurait attrapé des putains que sa mère a fait venir dans son estaminet pour attirer les matelots. En tous cas, nous voilà bien : nous avons des ampoules sur le corps et entre les doigts, et nous nous grattons à nous arracher la peau. Il manquerait que je la communique à l’atelier. Ah mon Dieu, la première, la gale !… J’en ris. Tout de même, ce serait bête, car je serais renvoyée… Je n’oserais te tendre la main si je te rencontrais, tant ça se donne, et si tu allais en visite chez le docteur au Kloveniersburgwal, il le verrait et croirait que tu es allé dans une boîte à femmes, car il semble bien que c’est originaire de là. Père et mère le disent, et maudissent Tante Naa, chez qui nous l’avons prise.

Eh bien, je n’y mettrai plus les pieds, chez Tante Naa. J’y rigolais souvent avec Kaatje, à voir les donzelles danser, et nous dansions dans un coin. Il faut voir comme je valse, et comme je danse bien la scottish. Dernièrement un matelot m’a prise sous les aisselles et a dansé la scottish avec moi. Tante Naa en riait, mais Oncle Klaas est venu et m’a fait entrer à coups de pied dans la cuisine.

Mère est allée avec Kees, qui a de grosses ampoules sur tout le corps, au dispensaire de la ville ; le docteur a donné un pot d’onguent jaune, avec quoi il faut nous frotter ; puis nous devons laver au savon noir et à l’eau chaude. Ça mord à nous faire hurler. C’est une affaire : il faut trois seaux d’eau chaque soir ; ça fait trois cents pour l’eau seule, alors que nous allons souvent en emprunter, pour cuire des pommes de terre, chez la voisine qui a un robinet. Mère ne peut jamais laver et rincer suffisamment le linge à cause de la cherté de l’eau. Tu sais tout cela, Wouter, mais je te le dis de crainte, si je te rencontre, que tu ne me trouves mal débarbouillée. Ce n’est pas ma faute : quand nous habitions à la mer, je m’y lavais quelquefois, et j’en sortais luisante comme de l’argent et rose pour toute la journée, mais ici, où il faut acheter l’eau par seaux, je deviens terreuse…

Pourquoi deux tout jeunes comme nous, Wouter, ne pourraient-ils se marier ? Je sais très bien cuire les pommes de terre, couper les tartines, récurer la chambre et refaire les lits. Dieu ! que ce serait délicieux ! J’irais te chercher à ton bureau chez les Kopperlith, et nous ferions un petit tour sur les canaux. Le samedi soir, nous nous laverions dans le baquet avec de l’eau chaude, et le dimanche nous mettrions nos beaux habits… comme je serais la femme d’un monsieur qui est « sur un bureau »…

Ecoute, écoute ! Je passerai d’abord une chemise propre, en coton de balle…

—  ? ? ?

Non, après quelques lavages dans l’eau de chlore, cela devient blanc… Puis une camisole de molleton, des bas blancs tricotés et, au-dessus, des bas fins sans pieds, à sous-pieds ; alors, un caleçon fermé, en molleton ; et un pantalon fin, à larges jambes garnies de broderies. Je mettrai des bottines en lasting, très hautes, avec des lacets à petites floches. J’aurai deux jupons de molleton blanc, puis un jupon fin à grande broderie et une robe froncée de mousseline blanche avec de courtes manches bouffantes, une ceinture de satin rose à grands nœuds derrière, à moins que tu ne préfères le bleu ; le cou décolleté en carré, avec un collier de corail fermé par un petit tonneau d’or ; des pendants d’oreille en poires de corail. Mes cheveux seront en boucles autour de la tête ; je porterai un chapeau blanc à large bord, faisant « oui, non », devant et derrière, garni de rubans roses et de boutons de roses mousseuses ; un petit velours noir noué autour des poignets. Ah Wouter, Wouter, me vois-tu ainsi ?… Toi, tu aurais ton costume de velours noir, à culotte courte, une toque écossaise, de velours aussi, à rubans flottants sur la nuque, et une canne pour te promener.

Nous irons hors de la Muiderpoort, aux Roomtuintjes, ou hors de la Weesperpoort, prendre du thé dans un jardin. Quand l’eau bouillira à côté de nous dans le theestoof, je préparerai le thé et nous prendrons des biscottes beurrées, saupoudrées de sucre. Je vois, de l’extérieur, faire ainsi les gens comme il faut, le dimanche, quand ils sont assis dans les jardins à boire du thé et à prendre des biscottes hors d’une « boîte à présenter ». C’est donc bien cela, n’est-ce pas ? Ah mon Dieu ! quelle joie ! Nous ne dirons pas que nous sommes mariés… on se moquerait de nous… En rentrant à la maison, je préparerai du lait de sauge, et nous casserons des noix… Mais les dimanches où il n’y aura pas de soleil, nous ne nous habillerons pas. Nous irons dans les champs sauter les fossés — je saute, tu sais — et courir l’un après l’autre : il faudra que tu galopes pour m’attraper… Oui… mais nous devons d’abord nous marier : sans cela, nous ne pouvons habiter ensemble…