— Je reviens ce soir ; il ne faut pas me porter à manger à midi, eux me donneront tout ce qu’il faut.

Et il avait ri, en mettant ses chevaux au trot.

C’est ça… il va traverser la campagne et alors père oublie tout… Il va longer la digue pendant deux heures, avec le canal d’un côté et les champs de l’autre ; il va plaisanter avec les hommes qui halent le coche d’eau, et dire des amabilités aux moissonneurs, comme s’il les avait toujours connus, et, quand il sentira le foin coupé, il se mettra à chanter.

Une fois, mon père m’avait pris un long bout avec lui sur le siège, après en avoir demandé la permission aux comédiens, et jamais je n’avais vu mon père aussi beau. Ses grands yeux bleus projetaient la joie ; il avait ôté son haut chapeau et ses boucles châtaines volaient au vent, il m’appelait continuellement « Poeske », et j’avais la sensation que nous étions tous les deux petits. Au Halfweg, il m’avait confiée à un cocher qui rentrait en ville.

Rien qu’à le voir sur son siège, je savais qu’il allait encore devenir petit, et je regrettais bien de n’être pas de la fête.

Et en hiver… Ah ! bien, père ne s’embarrasse pas pour si peu : alors, c’est la neige qui l’amuse et le rend tout frais quoique battant des pieds d’être juché là-haut, en plein froid, sans chaufferette, comme en ont les autres cochers…


Le soir, sur le Dam, je vis qu’on démolissait l’ancienne Bourse, et je racontai à André un des épisodes de mon enfance qui m’avait le plus passionné ; pour le lui rendre plus clair, je lui expliquai d’abord un privilège ancien qui permettait aux enfants de la ville de jouer dans le grand hall de la Bourse, en été, les jours de kermesse. Mon père nous en racontait ainsi l’origine :

— Quand Amsterdam était encore une ville en bois, un petit vagabond s’était réfugié, pour y passer la nuit, sous la Bourse, dans un réduit donnant sur le canal « het Damrak ». Bientôt une barque accosta près du refuge où se trouvait le petit vagabond. Les hommes qui l’occupaient discutaient entre eux comment l’ennemi pourrait le mieux s’emparer de la ville, pendant qu’elle était endormie. C’étaient des espions vendus à l’ennemi de la patrie.

» Le petit vagabond mourait de peur d’être découvert : il retenait sa respiration et n’osait ni remuer ni se moucher bien qu’il eût un rhume de coucher ainsi dehors par tous les temps. Et les ennemis de la patrie l’auraient certes noyé ou pis, pendu peut-être : il se tenait donc coi sans bouger une nageoire.