Nous les suivîmes. C’était ça : ils s’arrêtèrent à une des petites portes de la Bourse. Quand la porte s’ouvrit, nous montâmes l’escalier avec eux et nous nous trouvâmes dans un très grand local.

Presque tous les enfants étaient accompagnés et portaient des joujoux. En rangées de quatre ou cinq, ils marchaient les uns derrière les autres, dans les galeries latérales. Les uns portaient sur un bâton des petits moulins de papier glacé, rouge, blanc et bleu, avec un pompon orange. D’autres battaient de minuscules tambours ou tournaient des crécelles, et étaient coiffés de bicornes de papier ; les fillettes montraient, haut sur le poing, des poupées de bois ; les garçonnets soufflaient dans des trompettes de plomb.

Naatje et moi, tête nue, pas lavées, en guenilles et barbouillées de sirop, n’avions rien ; nous suivions la file, essayant de parler avec les enfants ou de leur emprunter leur crécelle pour lui faire faire : « raaraaraa ». J’offris à une petite fille de porter un instant sa poupée, disant que j’avais oublié la mienne. Mais aucune ne voulait nous laisser toucher à ses joujoux.

Après quelques tours, nous sortîmes des rangs ; nous ne disions plus rien et regardions défiler tous ces garçons et fillettes, rayonnants de plaisir d’être là à pouvoir montrer leurs beaux joujoux. Nous ne voulions cependant pas encore quitter. Des mères donnaient à leurs enfants des tartines et des couques ; d’autres les faisaient boire, dans des petites timbales, du lait qu’elles avaient apporté dans des bouteilles.

Naatje devenait têtue et refusait d’avancer ; moi, je me sentais fatiguée, triste… La honte me faisait maintenant tirer Naatje par le bras pour partir, mais elle se mit à pleurer et à battre des pieds. Je parvins à l’emmener, en lui promettant une crécelle pour le lundi d’après.

Au Nieuwendyck, nous regardâmes les joujoux dans les beaux magasins, mais ils ne nous disaient pas grand’chose : c’étaient des chemins de fer émaillés ; des toupies grandes comme des théières ; des poupées comme des enfants de trois ans, avec de vrais cheveux, et fermant horriblement les yeux ; des services de table dorés. Non, on ne pouvait pas jouer avec ça : on aurait abîmé pour des florins et des florins, et père n’en gagnait que trois par semaine…

Au Haarlemmerdyck, nous descendîmes sur le perron de la cave aux joujoux… Ah ! là, notre âme s’ouvrit : des poupées de bois peintes, des boîtes avec des perles de toutes couleurs, des trompettes de plomb coloriées de rouge, des crécelles, des services de table en terre verte.

— Ah ! Naatje, regarde donc, regarde donc.

Naatje restait muette, comme abrutie, montrant obstinément une crécelle et un petit moulin de papier.

Dans une grande boîte étaient entassées de toutes petites poupées de bois articulées ; elles ne coûtaient que deux centimes. Je me promis une de ces poupées pour le lundi suivant, car je venais de prendre la décision d’aller à la Bourse le dernier lundi de la kermesse, moi avec une poupée, et Naatje avec une crécelle… « Je lui ferai une longue robe : ainsi l’on ne verra pas qu’elle est si petite. »