J’avais huit jours devant moi… Quand ma mère m’envoyait faire des commissions et qu’il y avait une pièce d’un centime dans la monnaie qu’on me rendait, je le distrayais ; ou, si j’en voyais traîner une sur la table ou l’armoire, je la prenais. Je les cachais sur une planchette à l’intérieur du large manteau de cheminée en bois.

Il m’en fallait quatre : deux pour la crécelle, et deux pour la poupée. J’eus bientôt les deux centimes pour la poupée. Je l’habillai d’une robe à traîne faite d’une loque et d’un toquet en carton recouvert de tulle, provenant d’un bonnet de ma mère, avec une plume de poulet piquée de côté : on appelait ces toquets des « Tudors ». Je fis des papillotes à Naatje, je défis mes boucles naturelles avec de l’eau, et tressai mes cheveux en de multiples petites nattes, pour les avoir frisées « à l’anglaise ».

Le lundi, avec ma chevelure en vague sur le dos, mon tablier blanc que je n’avais pas sali le dimanche, Naatje ses cheveux bruns en boucles, nous fîmes semblant d’aller à l’école ; mais, une fois passé l’écluse, je sortis ma poupée de dessous mes jupes, et nous entrâmes dans la cave à joujoux acheter la crécelle. Et nous voilà parties pour la Bourse…

Ah ! la joie, l’orgueil, le frémissement interne qui nous remuaient en entrant dans le Hall, où cette fois nous étions comme les autres : moi, tenant de deux doigts et du pouce ma poupée sous la jupe, sa traîne étalée le long de ma main ; Naatje tournant sa crécelle. On ne nous regardait plus avec méfiance, les enfants nous laissaient prendre leurs joujoux en échange des nôtres. Puis une femme nous donna un demi petit pain de corinthes, parce que nous jouions avec son moutard. Quelle sensation exquise de ne pas inspirer le dégoût, de se trouver sur un pied d’égalité, et même d’être admirés, car on admirait nos cheveux auxquels j’avais apporté tout mon art.

Nous restâmes jusqu’à la fermeture de la Bourse ; puis nous retournâmes par le Nieuwendyck en tenant le petit garçon chacune par une main, tandis que la mère marchait derrière nous. Au pont de Haarlem, elle nous quitta en disant que nous étions de bien gentilles enfants.

Depuis cette époque, j’avais toujours des pièces d’un centime sur ma planchette ; mais ce n’était pas pour des joujoux seulement : c’était aussi pour renouveler les couvertures de mes livres d’école qu’il fallait souvent changer. Ma mère ne pouvait pas toujours me donner le centime que coûtaient ces feuilles de papier, et, alors, le maître me pinçait les oreilles et me frappait de sa règle sur le bout des doigts que je devais lui présenter levés.

Le lendemain, de bonne heure, nous commencions nos randonnées dans la ville. André s’extasiait sur cette immense cité, entièrement bâtie au dix-septième siècle.

— Je ne pourrais te narrer l’histoire de ses rues et de ses maisons, mais je puis te raconter comment des générations d’enfants se sont étiolés dans ses caves inondées et ses impasses empuanties, comment des générations d’adultes s’y sont rhumatisés, ont vu leurs dents tomber et leur cou se couturer, comment des générations de vieillards y sont morts impotents et hydropiques. J’ai habité presque tous les quartiers de la ville, et je connais l’odeur de ses canaux et de ses égouts.

— Voyons, Keetje, tant de beauté doit aussi donner du bonheur. Ces gens qui passent ont l’air contents et heureux.

— Oh ! certes, qu’on doit pouvoir y trouver le bonheur, mais, moi, je ne l’ai pas connu. Depuis le matin où nous sommes entrés dans la ville par l’Amstel, jusqu’au soir où nous en sommes sortis, encore par l’Amstel, notre vie a été une calamité presque incroyable… Du reste, à mesure que nous marcherons, je te montrerai mes anciennes demeures et te dirai comment nous y vivions : ce sera triste, André… A Bruxelles, j’ai constamment la nostalgie d’Amsterdam ; je n’aurais pas cependant dû y revenir.