J’avais alors douze ans. La fièvre intermittente m’avait tellement ravagée que le docteur, à bout de quinine, déclara que le changement d’air seul pouvait me sauver. Mes parents décidèrent que j’irais passer quelques jours à Haarlem, chez une de mes tantes ; l’on jugea que j’étais assez grande pour voyager seule.
Nous choisîmes, pour le départ, le jour où je ne devais pas avoir la fièvre. Ma mère lava mes vêtements, elle me donna quelques « dubbeltjes », et je m’en allai prendre le coche d’eau, hors de la porte de Haarlem.
La barque était halée par deux hommes. Il faisait encore très froid, bien que les vaches fussent déjà dans les prairies et que les moutons, avec leurs brebis, y jouassent en gambadant. Je descendis dans la cabine et m’amusai fort à voir, par les fenêtres, l’eau clapoter à la hauteur de ma figure.
A Haarlem, mon grand cousin, qui bégayait un peu, m’attendait et m’annonça tout de suite une bonne nouvelle ; il m’emmènerait le soir même à Hillegom, où il était embauché pour la cueillette des fleurs.
— Tu ne vois jamais de fleurs, n’est-ce pas ?… Eh bien, tu vas pouvoir te rassasier.
— Oh ! si, je vois des fleurs sur la Haute-Digue, dans l’herbe.
— Ah ! ces fleurs-là ne ressemblent pas à celles que je vais te montrer…
La tante me reçut très bien. Nous dînâmes de pommes de terre et de riz bouillis ensemble, auxquels elle avait mêlé une assiettée de graillons ; c’était chaud et bon. Du reste, ma tante avait, dans la famille, la réputation « d’être sur son bec » et de faire coûte que coûte bonne chère. Je trouvais, moi, que c’était sa manière de préparer qui était bonne : les mêmes pommes de terre, bouillies par ma tante, étaient comme des jaunes d’œuf, et, chez nous, comme du savon.
Vers le soir, une charrette attelée de deux chiens, que conduisait un paysan, vint nous prendre. Mon cousin m’assit au milieu des paniers vides, m’entoura de sacs, et nous partîmes.