Mais voici une fenêtre d’où se dégage comme une buée orange… Deux femmes sont un peu penchées hors de la guillotine soulevée. Derrière elles, la chambre est enveloppée dans une lumière tamisée un des abat-jour orange et rouge et des rideaux unis et diaphanes. Le dos et la croupe d’une des femmes reçoivent un reflet cuivré. Sa figure juive, à la haute coiffure, est hors de la fenêtre, à l’ombre. L’autre est très jeune, très blonde, à chair molle, tout en blanc ; le menton appuyé sur les deux mains, elle invite de ses yeux clairs les passants. Comme nous repassons une seconde fois, en notre curiosité éveillée, la femme blonde me toise avec défi. L’autre ne se soucie pas de moi, mais invite André d’un geste imperceptible du doigt.
Trois ou quatre maisons sont éclairées ainsi, de cette lumière jaune, rouge et orange, sur le canal clair-obscur.
Nous continuâmes à flâner. Nous prîmes un pont, puis une rue, et nous longeâmes le quai le plus ancien et le plus honnêtement intime d’Amsterdam.
Tout d’un coup, je restai sur place. De l’autre côté du canal, au coin d’une ruelle, des gens portant des paquets entraient et sortaient d’un vaste bâtiment éclairé : le grand Mont-de-Piété de la ville, fondé en 1614.
— André, regarde ; c’est le premier établissement dont ma mère a appris à connaître le chemin, en le demandant aux passants, le lendemain de notre arrivée à Amsterdam. Elle m’avait prise avec elle, pour pouvoir m’y envoyer seule dans la suite, et j’y ai été souvent. Ah ! le Mont-de-Piété a été notre grand refuge… les voisins nous prêtaient même des objets pour les engager ; tout y est accepté ; des fers à repasser, des bottes, des glaces, des cadres, tout enfin… Et voilà, cela continue… Regarde cette porte à poids qui retombe sur ceux qui entrent et sortent avec leurs pauvres paquets : elle était trop lourde pour moi, et un passant m’aidait toujours à la pousser… Elle retombe et retombe… Les hommes glissent dans la poche de leur pantalon l’argent du gage et tiennent la main dessus ; les femmes lèvent leur jupe et le mettent dans une poche de bonne femme.
» Voilà un homme qui attend, il n’a sans doute pas de travail. Son allure est soignée. C’est samedi soir, le jour où l’homme, la paye en poche sort avec sa femme pour faire les emplettes de la semaine. Il a l’habitude de lui offrir une tasse de chocolat dans un salon de lait, et, pendant que lui ira prendre une goutte, elle attendra à la porte : les femmes de cette classe n’entrent pas dans les cabarets. Comme il n’a pas sa paye, ils ont porté quelque chose au clou pour pouvoir faire les emplettes quand même. Les enfants, que l’aînée garde à la maison, attendent pour avoir leur part des harengs saurs ou des anguilles fumées qu’on achète ce jour-là.
» Je n’ai qu’à voir leur silhouette pour connaître leurs mœurs : ici, les mœurs des prolétaires changent avec le quartier, car ils sont la plupart du temps, de père en fils, d’un quartier, et cela leur donne un caractère spécial.
Nous rentrâmes nous coucher. Nous avions deux lits ; mais André, bouleversé par tout ce que je lui avais raconté, vint dans le mien et me tint une bonne partie de la nuit dans ses bras. Mais je ne pus dormir, le Mont de Piété me hantait… Je revoyais ma mère… ses ors, son manteau, son châle…
Tous les ans, au printemps, ma mère devenait triste et inquiète. C’était alors qu’il fallait renouveler, au Mont-de-Piété, les reconnaissances de « ses ors », de son manteau et de son châle, engagés dans sa ville natale depuis les premières années de son mariage.