— Mère ! mère ! cette puanteur…
— Mais tu es folle, c’est comme toujours.
Les petits s’étaient jetés sur mes fleurs ; ils les déchiquetaient, hurlant et se battant pour leur possession.
Je sentis bientôt la chair de poule me couvrir ; des fourmillements, précurseurs de la fièvre, me parcouraient. Bientôt, j’étais couchée, roulée en boule dans l’alcôve, le menton contre les genoux, mes mâchoires s’entrechoquant de la fièvre qui m’avait ressaisie.
Nous nous étions fait monter du café dans notre chambre. André fumait, en marchant de long en large.
— On se demande comment des êtres humains, en pleine croissance, résistent à des traitements pareils. On dirait que la société s’applique à faire des dégénérés et des gredins.
Sans rien nous dire, nous allâmes souper dans un salon de lait ; puis nous errâmes sur les canaux du centre.
Le soir, le Oudezydsachterburgwal, canal étroit aux quais exigus, est envahi d’une nuit épaisse. Les hautes maisons branlantes et rétrécies ne sont pas éclairées : on les devine cependant astiquées comme les palais. Des ponts de bois on aperçoit les arbres tordus, qui se rejoignent presque, au-dessus de l’eau poisseuse sur laquelle les immondices flottent mollement. Une odeur de pourriture stagnante fait retenir l’haleine.
Aux abords des ponts, des femmes isolées, tête nue, en large tablier clair, dévisagent les hommes d’un regard affairé. Sur un pont, des gamins et une fillette pubère se poursuivent et se tâtent goulûment. Au delà, au coin d’une ruelle, un des gamins entre en bombe dans la petite boutique de sucreries, en faisant tinter bruyamment la sonnette de la porte ; il achète des crottes de sucre et, rejoignant la fille, il la fait choisir dans le cornet.
Sur les quais, les réverbères espacés, enfouis dans les branches, projettent leur lueur plutôt sur l’eau, où tout miroite en des banderoles tremblotantes.