La fièvre ne venait pas : en rentrant à midi, la paysanne se récria sur ma jolie mine.

L’enchantement dura quatre jours. Un grand matin, le paysan chargea sa charrette à chiens de paniers de tulipes, de jacinthes et de narcisses pour le marché de la ville. Il m’assit sur des sacs entre les paniers, et nous partîmes pour Haarlem.

A l’arrivée, il retira d’un des paniers un bouquet de quelques tulipes, que j’avais spécialement admirées.

— Voilà, sœurette, pour toi…

C’étaient trois énormes fleurs doubles, panachées violet pourpre et blanc : elles m’en avaient imposé, je les trouvais sévères ; on les nommait le « Vainqueur » ; puis trois blanc ivoire, veinées de rose mauve, qu’on appelait « Voile de mariée ».

Ma tante me conduisit directement au coche d’eau et j’arrivai à Amsterdam avant midi. En débarquant, j’eus la sensation de laisser derrière moi un trésor, qui m’avait un moment appartenu et qu’on me ravissait à jamais. Qu’était le château de la Belle au bois dormant, qu’était l’équipage de Cendrillon auprès de ces champs pourpres, rouges, lilas, or et vermeil !… On ne parlait pas de parfum dans ces contes. Existait-il un bonheur sans parfum ? Depuis que j’avais été imprégnée de cet arome, que nuit et jour j’en avais été escortée dans tous mes faits et gestes, je le voulais ardemment, je haletais après lui, et je me disais que, sans lui, je n’allais plus rien aimer… Ah ! j’allais cependant revoir Keesje et Klaasje et pouvoir mettre des papillotes à Naatje, et leur raconter la fantasmagorie dont j’avais vécu quatre jours.

« Le Vainqueur ! le Vainqueur !… Et Dirk aurait-il encore sa dent qui ballotte… Voile de mariée… tu vois, Naatje, c’est le Voile de mariée… Je porterai mon bouquet devant moi, pour qu’ils le voient tout de suite… Demain c’est dimanche, il faudra payer le loyer… »

Je hâtai le pas sur le Haarlemmerdyck, pour être plus vite auprès d’eux. Quand je pénétrai dans notre impasse, portant mon bouquet à bras tendu devant moi, la puanteur de l’égout me coupa la respiration ; en entrant chez nous, l’odeur du petit tonneau me suffoqua presque… Les petits coururent vers moi, mais je les écartai, disant :

— Mère, cette puanteur !…

Je ressortis dans l’impasse, puis revins comme traquée.