Le lendemain, déjà tôt, il arriva chez moi.

— Va le chercher, nous ne pouvons nous dérober à un acte dont l’avenir d’un être peut dépendre… Si nous échouons, nous aurons toujours fait de notre mieux, et entre une vie de misère morale et physique et ce que nous sommes à même de lui donner, nous n’avons pas le droit d’hésiter.

Nous portâmes à deux le télégramme annonçant à mon frère mon arrivée à Amsterdam.

Je m’étais chargée d’un gros sac de bonbons, et d’un châle pour entourer le petit. Il gelait très fort ; la neige, dans les rues d’Amsterdam, s’était recouverte d’une couche de glace ; devant la cave de mon frère, la rue en était exhaussée. Quand j’ouvris la porte, dix gosses, dont l’aîné avait douze ans, s’interrompirent de se battre. Ils étaient à moitié nus, les cheveux en broussailles, les alentours du nez et de la bouche enflammés de saleté, des brûlures partout de s’être approchés trop près du feu et de jouer avec des tisonniers rougis. Ils grouillaient là tous, par terre, sur le plancher humide, sous lequel l’eau faisait « cloc cloc », quand on marchait. Une odeur d’urine et de moisissure, l’air surchauffé et confiné, me suffoquèrent.

— Je suis votre tante… Il faut que j’ouvre la porte ou j’étouffe…

Je l’ouvris. Le vent, cinglant comme des coups de fouet, envoya une grande motte de neige dans la cave.

— Voyez-vous, glapit l’aîné, en prenant la boule à bras le corps et la jetant sur le perron, voyez-vous, il ne faut pas ouvrir la porte, car, quand ces tourbes seront brûlées, il n’y en aura plus, et la nuit on gèle.

— Où sont vos parents ? Je suis votre tante, je viens chercher Willem. Qui est Willem ?

— C’est lui, firent-ils en chœur, en désignant un petit bonhomme assis par terre, n’ayant sur son petit corps bleu de froid qu’un haillon de chemise innommable.

Il me regardait, la bouche ouverte. Son nez épaté était tuméfié ; de très beaux yeux bleus clairs, un front énorme bombé, et un rayonnement frais et interrogateur sur toute la face. Etait-ce les yeux ou le front qui éclairaient ainsi cette figure bouffie et terreuse ?… Il avait des cheveux jaunes de pauvre, raides, remplis de vermine ; un corps court, des pieds et des menottes épais, et de solides petits membres en faisaient un curieux petit bougre.