Kees n’était pas un déchet de l’humanité : c’était un beau petit bougre, qui criait comme il riait, de toute son âme goulue.

Va-t’en ! va-t’en ! vision immonde ! Parce que j’ai passé par ces tortures, je ne peux plus jouir de la nature et de l’art, sans que vous vous interposiez entre moi et l’image enchanteresse. Toute mon enfance, toute ma prime jeunesse, ma santé, n’est-ce pas assez ? ou cela m’a-t-il ôté le droit de jouir de la vie ?

Dans les rues, je scrute les visages et les allures, pour découvrir la calamité qui a pu engendrer telle ou telle expression. Je sais quelle douleur ou quelle sensation provoque cette allure voûtée, la tête dans les épaules. Je sais que les souliers rétrécis par l’humidité donnent cette démarche, comme sur des œufs, et que la brise glacée, à travers les vêtements trop minces, raidit les jambes et fait rentrer le derrière. Je sais que cet homme a un clou qui lui entre dans la plante des pieds, celui-là se secoue parce que la vermine le harcèle, et cet autre parce que la saleté l’ankylose. Je sais que la figure jaune et émaciée de cette femme lui est venue d’être nourrie seulement de mauvais pain et d’eau de chicorée…

Quelle malédiction ! Aucun pauvre ne m’échappe, et je revis continuellement leur misère et leurs transes. Et la haine et l’amour s’entrechoquent dans ma tête, comme des inséparables… Tel vieux libidineux me donne envie de le pousser sous les roues du tramway, et je souhaite un empoisonnement du sang à telle obèse dame étouffant d’excès de table…

Quelle trépidation continuelle ! Je porte un mal en moi, et ce ne peut être que la misère et ses suites qui me l’ont donné…

« Ma meilleure Keetje, voilà des années que je ne t’ai vue. Naatje dit que tu es devenue une dame : elle m’a dit aussi que tu voudrais élever un enfant. J’en ai dix, et, si tu veux un de mes garçons, je t’offre mon petit Willem. Il a cinq ans, il est très solide, très bon et gai. Si cela te convient, tu n’as qu’à venir le chercher.

« Ton frère

« Hein. »

Cette lettre me bouleversa. Avoir un enfant ! J’en avais désiré ardemment, tout en ayant peur. Dans ma position, comment oser prendre sur soi cette responsabilité de mettre un être au monde ?… Je voulais courir chez André, mais je craignais les réflexions de sa mère qui nous aurait empêchés d’agir. Le soir, quand il vint, je lui traduisis la lettre.

— Mais c’est très grave d’élever un enfant… puis comment est-il ?

— Ah ! tu peux être tranquille, il doit être bien. Naatje m’a dit qu’il ressemble à Hein… Ma vie est ratée, je pourrais me dévouer à ce petit.

— Evidemment, c’est le but le plus admirable. Laisse-moi réfléchir jusqu’à demain.