Et elle partait donner ses leçons, ses bottines prenant l’eau, le patelot trop mince, préoccupée, mais souriant quand même au soleil, à la vie, exhalant, elle aussi, un parfum de bourgeon, suivie des hommes qui lui soufflaient des propositions dans le cou… Ereintée, mais pleine de courage, elle revenait dîner chez moi, son foyer lui étant rendu impossible par sa mère.
J’aurais voulu qu’elle travaillât encore une année, mais elle n’en pouvait plus. Elle partit pour Paris avec son second prix. Elle se présenta chez un directeur de théâtre, qui l’engagea sans l’avoir entendue, sur son physique et son second prix. Puis il lui demanda si elle avait de quoi subsister : sur sa réponse qu’elle avait emprunté cent francs pour venir à Paris, il lui dit :
— Le théâtre pensera à vous.
Et il lui remit une somme d’argent au nom du théâtre.
Depuis qu’elle m’a raconté ce trait, j’ai voué un culte à cet homme : il a sauvé d’une perte certaine une femme qui est devenue une grande actrice.
— Qu’aurais-je fait ? me disait-elle. J’étais arrivée l’après-midi ; je vois qu’on donne Andromaque aux Français, je prends un balcon. Pendant les entr’actes, je me promenais au foyer ; des jeunes et des vieux tournaient autour de moi, un vieux s’était enhardi jusqu’à me parler. Ce soir-là, la frousse m’a fait me sauver, mais le lendemain, si ce directeur ne m’avait pas remis de quoi vivre, j’aurais bien dû accepter les propositions d’un de ses mâles.
Elle avait tout de même eu de la chance : d’abord de m’avoir rencontrée, moi qui l’ai poussée envers et contre tout dans sa vraie voie, puis ce directeur clairvoyant et bon… Et maintenant je n’entends plus parler d’elle que par les journaux… Je suis seule, seule… Comment faire des confidences à un homme, même quand on l’adore ? qu’est-ce que les hommes comprennent de la femme, en dehors de ce qui les attire directement ?…
Alors je dévore mes obsessions. Le passé me hante, des visions me font sursauter et courir dans la chambre pour les fuir.
C’est Kees, bébé, criant de faim et de froid, se fourrant obstinément les deux mains dans la bouche. Ma mère court les bureaux et les maisons de bienfaisance. Moi, je dois garder nos enfants. Hein est assis, silencieux et boudeur, sur un siège, presque aveugle d’anémie. Dirk joue tranquillement à terre, avec sa poupée sans tête ; il est comme devenu insensible à la faim et au froid. Naatje est têtue et bleue… Mais Kees, que je veux amadouer en le hochant dans mes bras, et en le retournant une fois sur le dos et une fois sur le ventre, Kees est intraitable et s’enfouit, en des cris rageurs, les menottes dans la bouche. Elles sont littéralement macérées d’être sucées et mordillées jour et nuit.
Ne sachant plus que faire, je m’assieds, Kees couché sur le dos dans mon giron. Il continue de pleurer et sucer ; ses larmes font deux sillons sur ses joues bouffies par les cris, et quelles larmes… alors déjà, elles me frappaient par leur grosseur et leur limpidité… Il continue de pleurer, il devient de plus en plus pâle, ses cris sont moins volontaires et finissent en un gémissement, mais ses mâchoires et ses lèvres sucent férocement quatre doigts, deux de chaque main.